#premiersInstants - Aile de Corbeau de Patricia Briggs

Découvrez les #premiersInstants sur notre librairie ! On vous offre tout simplement de découvrir les premiers chapitres de nos romans préférés. Parce qu'il n'y a rien de plus excitant que de parcourir les premières pages d'une nouvelle histoire... Bonne lecture !

Chapitre premier

— Ce n’est plus très loin maintenant, mon gars, dit Tiër. C’est de la fumée qu’on voit là-bas devant nous, pas seulement du brouillard : tu vas voir, on va se trouver une jolie petite auberge dans ce village… On pourra s’y réchauffer.
Son cheval s’ébroua pour lui répondre, ou plus probablement parce qu’il était incommodé par la pluie, puis repartit de son trot régulier, le long du sentier.
L’animal, tout comme l’épée que portait Tiër, était de bien meilleure qualité que ses vêtements. Il tenait les deux, l’épée et le cheval, d’hommes qu’il avait tués : l’épée au cours de sa première année de guerre, le cheval un peu plus tôt cette même année, alors que sa propre monture venait juste de mourir sous lui. Bien qu’il ait été élevé et entraîné pour la guerre, en vue d’être monté par un noble, Skew avait porté Tiër, ce fils de boulanger, à travers deux batailles, six escarmouches et sur environ deux mille kilomètres de chemin. 

C’était un cheval dont la valeur attisait les convoitises, même si, durant les premières semaines du voyage de Tiër, l’avidité qu’on lisait dans les yeux de tous ces hommes hagards et loqueteux, qui pullulaient dans les régions dévastées par la guerre, avait plus à voir avec la faim qu’avec la soif de l’or. Tiër avait fiévreusement souhaité que l’un d’entre eux s’attaque à lui, qu’ils lui tendent une embuscade même, s’ils le pouvaient. Mais quelque chose dans son allure sereine, peut-être cette impression qu’il donnait d’être toujours prêt à livrer bataille malgré son masque de tranquillité, les en avait dissuadés. 

Cependant, dans les régions plus éloignées des frontières de l’Empire, plus ou moins épargnées par la guerre jusqu’alors, les risques d’être attaqué étaient de plus en plus faibles, avec sa chance insolente. Pourtant, un combat l’aurait momentanément délivré de l’appréhension qu’il ressentait au fond de lui, à mesure qu’il s’approchait du but de sa présente mission : rentrer chez lui.
Tant d’hommes avaient péri. Les deux garçons de son village qui s’étaient engagés avec lui, pour combattre dans une guerre lointaine, à plus d’un demi-continent de chez eux, étaient morts ; comme beaucoup d’autres jeunes de leur âge, partis en quête de gloire, d’or, ou d’évasion. Tiër avait survécu, lui. Il n’avait pas encore tout à fait compris comment cela s’était produit : le fait est qu’il ne l’avait pas du tout prévu. Il n’avait jamais recherché la mort, mais n’importe quel soldat sait que son heure peut sonner à tout moment. 

La guerre aurait-elle duré des siècles, que Tiër aurait combattu jusqu’à son dernier souffle. Mais elle était finie maintenant, et le poste que lui avait proposé son Septe – c’est-à-dire son commandant – ne l’intéressait en rien. Il n’avait aucune envie d’entraîner d’autres jeunes hommes à se faire tuer à la guerre.
Ainsi rentrait-il chez lui. Jamais le garçon qu’il était, celui qui s’était enfui du foyer à peine dix ans auparavant, n’aurait cru un seul instant que revenir pourrait être plus dur que partir, tellement plus dur…
Son hongre secoua puissamment sa crinière blanche et noire, ce qui eut pour effet d’asperger son maître d’eau de pluie. Celui-ci tapota la nuque de son compagnon :
— Là-bas, regarde : qu’est-ce que je t’avais dit, Skew ? dit-il. Il y a un toit là-bas devant, on peut l’apercevoir entre les arbres. 

Il avait hâte de se retrouver dans la salle commune d’une bonne vieille auberge, au milieu d’hommes bruyants, occupés à boire de la bière et à rire : tout ce qui pourrait combler son vide intérieur. Peut-être un peu de gaieté subsisterait-elle dans son cœur jusqu’à ce qu’il soit chez lui…
Il s’en approchait, de chez lui. Même sans aucune carte, l’atmosphère oppressante, empreinte de magie ancienne qui régnait sur ces montagnes le lui aurait fait comprendre de toute façon. Même si la bataille s’était déroulée fort longtemps auparavant, la magie engendrée par les sorciers avait le don de survivre au-delà du temps et des souvenirs, et le Ténébreux avait été un très grand sorcier. Près du lieu où la « Bataille du Ténébreux » s’était autrefois déroulée, la forêt, disait-on, n’était pas très sûre. Dans le village de Tiër, Reidern, et ses alentours, tout le monde avait appris à éviter certains endroits, tenus pour être toujours en proie aux forces maléfiques.
Indifférent à toutes ces histoires de magiciens, le hongre blanc et noir s’aventura avec précaution sur l’étroit sentier de montagne, puis, voyant que la pente se faisait plus douce, s’engagea sur un chemin de terre qui, à son tour, donnait sur une route pavée. Peu de temps après, le petit village que Tiër avait entraperçu du couvert des arbres.
Les maisons de pierre trempées de pluie, si différentes de celles, construites en bois, qu’il avait eu l’habitude de voir au cours de ces neuf dernières années, lui rappelèrent son propre foyer. Cependant, l’architecture du hameau possédait ici une légèreté que son village n’avait pas. Ce n’était pas chez lui. Mais c’était un village, au moins. Il y aurait une place du marché, et c’est là qu’il trouverait son auberge.
Il s’imaginait une petite salle chaude, accueillante, baignée par une douce lumière dorée provenant d’un foyer allumé et de quelques torches : un endroit où un soldat comme lui pourrait obtenir un bon repas bien chaud, et se sécher à la chaleur de l’âtre.
Comme il se rapprochait de la place du marché, une douce odeur de feu et de viande grillée emplit l’air. Par réflexe, il relâcha son emprise sur la poignée de son épée et détendit la bride de son cheval qui s’ébroua :
— Trop de guerres et de villages incendiés…, murmura-t-il à Skew, tout en lui rappelant qu’ils en avaient fini avec cette partie-là de leur vie.
Mais il éprouvait encore des difficultés à rengainer son épée.
Alors qu’ils bifurquaient sur la place du marché, et c’est là qu’il trouverait son auberge.
Il s’imaginait une petite salle chaude, accueillante, baignée par une douce lumière dorée provenant d’un foyer allumé et de quelques torches : un endroit où un soldat comme lui pourrait obtenir un bon repas bien chaud, et se sécher à la chaleur de l’âtre.
Comme il se rapprochait de la place du marché, une douce odeur de feu et de viande grillée emplit l’air. Par réflexe, il relâcha son emprise sur la poignée de son épée et détendit la bride de son cheval qui s’ébroua :
— Trop de guerres et de villages incendiés…, murmura-t-il à Skew, tout en lui rappelant qu’ils en avaient fini avec cette partie-là de leur vie.
Mais il éprouvait encore des difficultés à rengainer son épée.
Alors qu’ils bifurquaient sur la place du marché, Tiër découvrit le bûcher. Toujours en flammes.

Le soir n’était pas un moment habituel pour des funérailles ; il fronça les sourcils. Aussi près des maisons, il semblait plus normal d’enterrer les morts que de les incinérer au risque de propager le feu aux bâtisses. Il observa la foule rassemblée autour du bûcher, et remarqua qu’il n’y avait ni femmes ni enfants.
C’était une exécution, pas des funérailles.

Dans la plupart des endroits où le souvenir du Ténébreux perdurait, on avait l’habitude de brûler les sorcières. Pas les sorciers de haute lignée mettant leur art au service des nobles, qui les rémunéraient en conséquence – non, ces derniers étaient au-dessus des lois –, mais les guérisseurs, les sorcières-des-haies, et les Voyageurs ayant offensé ou effrayé la mauvaise personne ; eux pouvaient s’attirer de gros ennuis. Quand l’un d’eux était brûlé, les villageoises observaient la scène de loin, cachées derrière les rideaux de leurs fenêtres : à l’abri de la colère du mort. 
Quelquefois, des étrangers comme Tiër étaient pris pour des Voyageurs, ou des sorcières-des-haies, s’il s’agissait de femmes. Tiër toutefois était armé, et pourvu d’argent sonnant et trébuchant pour payer son passage : en outre, d’après l’odeur de fumée et de chair brûlée, le village avait déjà étanché sa soif de sang. Il conserva la main sur la poignée de son épée, et conclut qu’il n’y avait pas de danger à passer la nuit dans le village.
Tiër passa près du bûcher sans y accorder davantage qu’un coup d’œil. Mais il eut le temps de constater que la victime avait cessé de vivre bien avant de subir la morsure des flammes. Un homme mort n’avait plus besoin d’aide.
La petite foule d’hommes maussades qui s’était amassée autour du bûcher se fit encore plus silencieuse lorsqu’il passa près d’elle, mais quand ils virent qu’il ne leur prêtait pas attention, ils revinrent à leur macabre distraction.  Comme Tiër l’avait espéré, il trouva l’auberge au coin de la place du village. Il y avait une écurie attenante, mais personne n’était de service à l’intérieur. Le garçon d’écurie avait sans doute rejoint la foule sur la place.
Tiër dessella Skew, l’étrilla de haut en bas avec un tissu rêche, puis le conduisit jusqu’à une stalle inoccupée. Alors qu’il lui cherchait du foin, il remarqua une charrette à bras parée des ornements des Voyageurs, frange de cuir et peinture vive, désormais bien passée. Ainsi l’homme qu’ils avaient brûlé était un Voyageur. 
 Tiër laissa la charrette derrière lui et prit une fourchée de foin qu’il ramena à Skew. Son désir de passer la soirée à la taverne s’était considérablement affaibli, depuis son arrivée… Savoir qu’un acte aussi barbare venait juste de se produire avait mis ses nerfs à fleur de peau : et cette écurie tranquille était pour lui une source de réconfort. Il y demeura jusqu’à ce que l’obscurité soit totale. Enfin, la perspective d’un plat chaud le résolut finalement à affronter les gens.
Au moment où il sortit des écuries, seules demeuraient encore quelques silhouettes autour du bûcher, auréolées par la lumière rougeoyante des flammes : des gardes postés là afin de s’assurer que l’homme ne revienne pas à la vie, et s’enfuie – déduisit Tiër. Lui n’avait jamais vu un homme à qui l’on avait tranché la gorge revenir à la vie, et jeter un sort de surcroît. Certes, il avait eu vent des légendes circulant à ce sujet : lui-même en avait raconté quelques-unes. Mais il avait souvent côtoyé la mort et d’après son expérience, c’était quelque chose d’irrémédiable. 
Quand il entra dans la taverne, il fut interloqué par le bruit qui y régnait. Un rapide coup d’œil lui fit comprendre que personne ne l’avait vu entrer, et il se choisit donc une place entre l’escalier et le mur du fond, d’où il pourrait observer la salle à loisir. 
Il aurait dû savoir qu’après une exécution, la foule tardait à se disperser, mais il n’y avait pas pensé. D’habitude, après un tel événement, la plupart des gens se ruaient sur l’alcool : aussi la salle commune de l’auberge était-elle pleine à craquer d’hommes ayant assisté à la mort du Voyageur, la majorité d’entre eux ivres de bière, et rendus fous par toute cette agitation. Il songea à retourner passer la nuit dans les écuries, mais il avait faim. Il attendrait donc un peu, histoire de voir si les esprits se calmeraient suffisamment pour qu’un étranger tel que lui puisse manger ici en toute sécurité.
La salle résonnait des rires de tous ces hommes surexcités, ce qui lui rappela les lendemains de bataille, lorsque les soldats se livrent à des actes stupides qu’ils passent le restant de leurs jours à tenter d’oublier.
Il restait toutefois du fromage et du pain rassis dans sa sacoche. Cela ne constituait pas vraiment un repas chaud, et le fromage présentait çà et là des traces de moisissure, mais au moins il serait tranquille pour le manger. Il fit un pas vers la porte.
À ce mouvement, comme après un appel de clairon, l’assistance se tut d’un seul coup. Tous retenaient leur souffle… Tiër se figea, mais il se rendit rapidement compte que personne ne lui prêtait attention. 
Dans ce soudain silence, le craquement des marches de bois attira son regard vers l’escalier, à moins de un mètre de là où il se tenait. D’épaisses bottes apparurent en premier, suivies du corps massif de l’homme qui les chaussait, traînant une jeune fille à sa suite. À en juger par son tablier souillé, il devait s’agir de l’aubergiste en personne, bien que ses mains soient couvertes d’anciens durillons : peut-être les vestiges d’une hache de guerre ou d’un glaive.
L’aubergiste s’immobilisa quatre ou cinq marches avant d’atteindre le sol, offrant sa capture à la vue de tous. Quant à Tiër, que personne n’avait remarqué dans son coin – situé à l’arrière de la salle et en retrait des escaliers –, il fut convaincu d’une chose : il pouvait désormais faire une croix sur son repas chaud et son lit douillet, ce soir-là.
Les cheveux de la fille, d’un blond cendré caractéristique, et dont les tresses défaites par le sommeil tombaient presque jusqu’à la taille, firent comprendre à Tiër qu’il s’agissait d’une Voyageuse : une parente, se dit-il, du jeune homme qu’il avait vu rôtir dehors.
Au début, il crut qu’elle n’était qu’une enfant, mais son ample chemise de nuit laissa deviner des hanches arrondies, ce qui lui fit ajouter un ou deux ans de plus à l’estimation de son âge. Quand elle se risqua à observer la foule, il put voir que ses yeux, d’un pur vert ambré, paraissaient beaucoup plus âgés que son visage. 
Les hommes à l’intérieur de l’auberge étaient des fermiers pour la plupart ; un ou deux d’entre eux portaient un long couteau à la ceinture. Il avait déjà vu ce genre d’hommes à l’armée, et il les respectait. C’étaient sûrement des hommes bons, dans l’ensemble pourvus d’épouses et de mères qui les attendaient à la maison. Ils se sentaient sans doute coupables de l’acte de barbarie que leur peur, surtout leur peur, les avait poussés à accomplir.
Ils ne feraient rien à la fille, se dit Tiër. Ces hommes ne feraient pas de mal à une enfant aussi facilement qu’ils avaient exécuté l’homme dehors. Un homme, un Voyageur de surcroît, représentait une menace pour leur sécurité. Un enfant, une jeune fille, c’était quelqu’un que ces hommes protégeaient. Tiër considéra la salle autour de lui, et constata que plusieurs visages s’étaient adoucis à la vue de l’expression alarmée de la fille. 
Son regard scrutateur s’arrêta sur l’un des hommes, assis à une table. Il portait une barbe, et était occupé à manger du ragoût dans une marmite. Ses vêtements très finement ajustés, dont la facture révélait la noblesse du propriétaire, le distinguaient des villageois. Des vêtements comme ceux-ci avaient été confectionnés à Taëla, ou dans une autre grande ville.
Quelque chose dans les gestes précis, méticuleux, que cet homme effectuait tandis qu’il mangeait, alerta aussitôt Tiër : celui-là était peut-être le plus dangereux de tous. Alors il se retourna vers la fille et la considéra de nouveau. 

Laissez un commentaire

Ce site est protégé par reCAPTCHA, et la Politique de confidentialité et les Conditions d'utilisation de Google s'appliquent.


Parcourir les articles

Partager