#premiersInstants - Enchantment of Ravens de Margaret Rogerson

Découvrez les #premiersInstants sur notre librairie ! On vous offre tout simplement de découvrir les premiers chapitres de nos romans préférés. Parce qu'il n'y a rien de plus excitant que de parcourir les premières pages d'une nouvelle histoire... Bonne lecture !

Chapitre premier

Mon salon embaumait l’huile de lin et la lavande aspic. J’appliquai une touche de jaune de plomb-étain sur ma toile pour parachever le rendu de la veste en soie de Mouche.

Le souci avec Mouche était de le convaincre de porter la même tenue à chaque séance. Il fallait plusieurs jours pour que la peinture sèche entre deux couches, et il peinait à comprendre que je ne pouvais pas simplement changer sa tenue pour une autre qu’il préférait finalement. Il était incroyablement vaniteux, même pour un faé, ce qui revenait à dire d’une mare qu’elle était particulièrement humide, ou d’un ours qu’il était étonnamment poilu. Somme toute, cela avait quelque chose de désarmant chez un être qui aurait pu m’assassiner sans que cela ne perturbe son programme de l’après-midi.

— Je pourrais faire agrémenter les manches de quelques broderies de fil d’argent, dit-il. Qu’en pensez-vous ? Vous pourriez les ajouter sur le portrait, j’imagine ?

— Bien sûr.

— Et si je choisissais une cravate différente…

Je soupirai intérieurement, tout en faisant l’effort de conserver sur mon visage le sourire poli que j’affichais depuis deux heures. L’insolence était une faute qui ne pardonnait pas.

— Oui, je pourrais modifier votre cravate, à condition qu’elle fasse à peu près la même taille, mais il me faudra alors une autre séance pour terminer.

— Vous êtes vraiment merveilleuse. Bien meilleure que votre prédécesseur, cet artiste peintre que nous avions, avant. Quel était son nom, déjà ? Sebastian Belleverrue ? Oh, je ne l’aimais pas, il avait toujours sur lui une odeur étrange.

Il me fallut un instant pour comprendre qu’il parlait de Silas Bellevue, un maître de l’Art dont la mort remontait à plus de trois siècles.

— Je vous remercie, dis-je. C’est un compliment qui me va droit au cœur.

— Comme c’est intéressant de voir l’Art évoluer au fil du temps, dit-il pensivement, sans m’avoir vraiment écoutée.

Il choisit un gâteau sur le plateau posé à côté du sofa sur lequel il était assis. Il ne le mangea pas immédiatement, mais resta à l’observer, tel un entomologiste qui aurait découvert un scarabée d’une espèce inconnue.

— On pense avoir vu le meilleur de ce que les humains ont à offrir, reprit-il, et voilà soudain qu’apparaît une nouvelle technique pour vernir la céramique, ou ces merveilleux petits gâteaux fourrés à la crème de citron.

Depuis le temps, je m’étais habituée au maniérisme des faés. Je ne quittai pas des yeux sa manche gauche et continuai à travailler par petites touches l’aspect lustré de l’étoffe de soie jaune. Mais je me rappelais l’époque où le comportement des faés me mettait mal à l’aise. Ils se mouvaient différemment des humains : avec aisance, précision, et une raideur curieuse dans leur posture, sans jamais le moindre geste involontaire. Ils étaient capables de rester parfaitement immobiles pendant des heures, ou au contraire de se déplacer à une vitesse fulgurante, déjà sur vous avant que vous ayez pu hoqueter de surprise.

Je me redressai sur mon tabouret pour embrasser du regard la toile dans son ensemble. Elle était presque terminée. J’observai le visage figé de Mouche, aussi immuable que son modèle. Pourquoi donc les faés aimaient-ils tant les portraits ? Cela me dépassait. Sans doute était-ce en rapport avec leur vanité, et leur désir insatiable de s’entourer des productions de l’Art humain. Cela ne pouvait pas être pour se rappeler leur jeunesse, car ils ne connaissaient rien d’autre ; et le temps que la mort les prenne, si tant est qu’ils meurent un jour, leurs portraits seraient depuis longtemps tombés en poussière.

Mouche avait l’apparence d’un homme dans la trentaine. Comme tous les représentants de son peuple, il était grand, mince, et beau. Ses yeux étaient du bleu limpide du ciel lavé de la chaleur de l’été par l’orage, sa peau possédait la blancheur et la perfection de la porcelaine, et ses cheveux l’éclat d’or et d’argent de la rosée illuminée par le soleil de l’aube. Je sais, cela paraît un peu ridicule, mais les faés suscitent naturellement ce genre de métaphores. C’est impossible de les décrire autrement. On raconte d’ailleurs qu’un poète de Bagatelle mourut de désespoir devant son incapacité à trouver des comparaisons dignes de rendre la beauté d’une faé. Je pense plutôt qu’il est mort d’un empoisonnement à l’arsenic, mais allez savoir.

Bien sûr, il vous faut garder à l’esprit que tout cela n’est qu’une chimère, une illusion magique qui masque leur apparence véritable.

Leur chimère a toujours un défaut. Chez Mouche, c’était ses doigts : ils étaient bien trop longs pour être ceux d’un homme, et ils semblaient parfois curieusement articulés. Si quelqu’un les observait trop longtemps, Mouche nouait les mains ou les glissait sous une serviette, telles deux araignées se dépêchant d’aller se cacher. Mouche était le faé le plus aimable de tous ceux que je connaissais, bien plus souple sur la question des bonnes manières que les autres, mais ce ne serait pas bienvenu de le fixer du regard. À moins que, comme moi, vous ayez une bonne raison de le faire.

Mais si les faés sont des dissimulateurs de talent, ils sont en revanche incapables de proférer le moindre mensonge.

Finalement, Mouche se décida à manger son gâteau, qu’il avala tout rond.

— Nous en avons fini pour aujourd’hui, l’informai-je. (J’essuyai mon pinceau sur un chiffon, puis le plongeai dans le pot d’huile de lin à côté de mon chevalet.) Voulez-vous venir jeter un coup d’œil ?

— Est-il nécessaire de le demander ? Isobel, vous savez que je ne laisse jamais passer une occasion d’admirer votre Art.

Avant même que je relève la tête, Mouche était là, penché au-dessus de mon épaule. Il conservait une distance convenable entre nous, mais son odeur non humaine m’enveloppa, fragrance verte de jeunes pousses et de fougères, doux parfum de fleurs des champs. Et, sous-jacent, quelque chose de plus sauvage, l’odeur d’une créature qui avait sillonné la forêt depuis la nuit des temps et dont les longs doigts arachnéens étaient capables d’écraser la gorge d’un homme sans cesser d’arborer le plus cordial des sourires.

Mon cœur tressauta dans ma poitrine. Je suis en sécurité dans cette maison, me rappelai-je à moi-même.

— Je crois bien que je préfère cette cravate, après tout, me dit-il. Un travail magnifique, comme toujours. Rappelez-moi déjà ce que je vous dois en paiement ?

Je coulai un regard vers son élégant profil. Une mèche avait glissé du ruban bleu qui retenait ses cheveux sur sa nuque, comme par accident, et je me demandai pourquoi il avait arrangé ainsi sa coiffure.

— Nous avions convenu d’un enchantement pour nos poules, répondis-je. Chacune d’elles devra pondre six beaux œufs par semaine pour le reste de ses jours, et ne pas connaître de mort prématurée, pour quelque raison que ce soit.

— Si raisonnable. (Il poussa un soupir tragique.) Vous êtes l’Artiste la plus admirée de cette génération. Imaginez toutes les choses que je pourrais vous offrir ! Je pourrais faire en sorte que des perles coulent de vos yeux à la place de vos larmes. Je pourrais vous donner un sourire qui réduirait en esclavage le cœur des hommes, ou une robe ensorcelante, qui ferait de vous une vision inoubliable, au sens propre du terme. Et vous me demandez des œufs !

— C’est que j’aime beaucoup les œufs, répondis-je fermement, parfaitement consciente que les enchantements qu’il évoquait finiraient tous, au bout d’un certain temps, par ne m’apporter que du malheur, et peut-être même la mort.

Par ailleurs, quel intérêt de voler le cœur des hommes ? On ne pouvait pas le manger en omelette.

— Oh, très bien, si vous insistez. L’enchantement prendra effet à partir de demain matin. Sur ce, il est temps pour moi de prendre congé ; je dois aller m’occuper de ces broderies dont nous avons parlé.

Mon siège grinça quand je me levai pour le saluer d’une révérence alors qu’il marquait une pause à la porte. Il me salua à son tour en inclinant le buste avec élégance. Comme la plupart des faés, il s’évertuait à donner l’impression qu’il retournait la politesse par choix et non sous le coup d’une pulsion impérieuse qui était, pour lui, aussi nécessaire que de respirer.

— Oh, ajouta-t-il en se redressant, j’allais oublier. La rumeur a circulé parmi la cour de printemps que le prince d’automne comptait vous rendre visite. Imaginez ça ! J’ai hâte que vous me racontiez s’il est parvenu à rester assis une séance de pose entière, ou s’il a bondi après la Chasse Sauvage à peine arrivé chez vous.

J’échouai à maîtriser l’expression de mon visage à l’annonce d’une telle nouvelle. Je restai bouche bée devant Mouche, jusqu’à ce qu’un sourire intrigué se dessine sur ses lèvres et qu’il tende sa main blanche dans ma direction, peut-être pour vérifier que je n’étais pas morte debout. Ce n’était pas une inquiétude déraisonnable, car pour lui les humains semblaient rendre l’âme à la première occasion.

— Le prince d’automne… (Ma voix était éraillée. Je refermai la bouche et me raclai la gorge.) En êtes-vous bien certain ? J’avais le sentiment que le prince d’automne ne visitait plus Bagatelle. Personne ne l’a vu depuis des centaines…

Les mots me manquèrent.

— Je peux vous assurer qu’il est en vie et en parfaite santé. Pour tout vous dire, je l’ai rencontré pas plus tard qu’hier, au bal. Ou était-ce le mois dernier ? Quoi qu’il en soit, il sera ici demain. Soyez assez aimable pour lui transmettre mon bon souvenir.

— Je… Ce sera un honneur, bafouillai-je, ulcérée intérieurement par mon manque de contenance, si peu habituel chez moi.

Éprouvant soudainement un grand besoin d’air frais, je traversai la pièce pour ouvrir la porte. Après avoir invité Mouche à sortir, je m’attardai un moment dehors, à regarder sa silhouette diminuer sur le chemin entre les champs de blé d’été.

Un nuage passa devant le soleil et une ombre recouvrit ma maison. La saison ne changeait jamais à Bagatelle, mais alors qu’une feuille d’arbre tombait sur l’allée, bientôt suivie d’une autre, je sentis malgré moi qu’une transformation était à l’œuvre. Restait à voir si je l’apprécierais ou pas.


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