#premiersInstants - La Princesse au visage de nuit

 Découvrez les #premiersInstants sur notre librairie ! On vous offre tout simplement de découvrir les premiers chapitres de nos romans préférés. Parce qu'il n'y a rien de plus excitant que de parcourir les premières pages d'une nouvelle histoire... Bonne lecture !

Prologue

C’était un orage d’été.

Des éclairs zébraient le ciel, illuminaient la forêt avant de la replonger dans l’obscurité  le tonnerre résonnait dans la vallée comme hurlé d’un énorme monstre noir caché derrière les nuages.

La pluie battait le pare-brise de la voiture, assourdissant l’habitacle jauni de cigarette. L’homme aux cheveux gris et sa passagère n’en semblaient pas gênés. Ils ne parlaient pas, n’écoutaient pas la nuit gronder. Ils se contentaient de fixer la route d’un air absent.

D’un geste alourdi par l’alcool, la femme s’empara de la bouteille de vin à ses pieds. Elle porta le goulot à ses lèvres et but une, deux longues gorgées.

Un éclair frappa un arbre en contrebas et le tonnerre hurla encore.

C’est alors qu’ils le virent.

L’enfant se trouvait au milieu de la route, les cheveux balayés par le vent, les yeux aussi noirs que cette nuit d’orage.

— Bordel, que…

— Non ! cria la femme.

Elle lâcha la bouteille et se jeta sur le volant : la voiture fit une violente embardée.

— Put…

L’homme n’eut pas le temps de terminer. Le véhicule quitta la route, s’engagea sur l’herbe et la pente de la forêt. Malgré les vapeurs d’alcool, le conducteur appuya sur le frein.

La pédale ne répondit pas.

Emportée par la vitesse, la voiture percuta un arbre dans un bruit terrible de métal froissé. L’homme et la femme furent violemment projetés en avant. Du sang gicla sur le pare-brise. Une étincelle jaillit du moteur : le feu se propagea aussitôt au reste du véhicule.

Un éclair plus fort que les autres illumina le ciel, la forêt et l’enfant. Immobile, ce dernier observait les flammes dévorer la voiture, les yeux brillants de colère, le visage mouillé de pluie et de larmes.

Le tonnerre gronda. Une nouvelle zébrure déchira les nuages et éclaira la route au milieu des bois.

L’enfant n’était plus là.

 Des milliers de lucioles voletaient au-dessus de la chaussée.

Chapitre 1 

Où que porte son regard, la forêt couvre la vallée lumineuse sous le soleil du matin. Des trouées révèlent quelques hameaux perdus, une route sinueuse rejoint le plateau. La rivière coule en bas. Des champs bordent le village. Les oiseaux pépient un peu partout, l’odeur forte de la paille de blé embaume l’atmosphère.

Ça, il ne l’a pas oublié.

— Vous avez entendu parler de la femme en noir qui loue chez la petite Travier ?

Debout près de la tombe ouverte, le père Legrand fait signe que non. Il a tant changé qu’Hugo ne l’aurait pas reconnu sans sa soutane : les cheveux du prêtre sont devenus blancs, il a maigri, beaucoup, semble éreinté.

— Personne ne sait d’où qu’elle vient, maugrée la vieille assistante paroissiale. Elle est arrivée comme ça, sans crier gare, en se cachant derrière sa voilette ! Elle parle quasiment pas, qu’on dit. On jurerait qu’elle revient de chez les morts…

La bigote plisse les yeux d’un air inspiré.

— C’est peut-être elle, le fantôme de la forêt dont cause madame Lisenne !

— Bernadette…, soupire l’ecclésiastique.

Hugo lance un sourire compatissant au curé. La discussion, incongrue près des cercueils, aurait pu le contrarier s’il avait été attristé par la mort de ses parents.

— Si c’est pas ça, je me demande ce qu’elle est venue faire ici, alors, insiste la retraitée.

À l’écart, les employés des pompes funèbres  quatre hommes aux vêtements et expressions de circonstance – font mine de ne rien entendre. Plus loin, entre deux caveaux, une silhouette sombre et solitaire nourrit des chats. Lisenne la sorcière, celle qui l’effrayait tant lorsqu’il était enfant, s’est voûtée«  ses cheveux gris sales se sont clairsemés, mais elle n’a guère changé. Et erre toujours entre les tombes.

Est-ce qu’elle lançait vraiment des sorts ?

— Ça va ? murmure Anne, qui l’observe du coin de l’œil.

Fatigué par sa nuit trop courte, il ne répond pas. Son regard quitte le petit cimetière si bien entretenu, longe la voie communale, les champs de blé et de colza pour s’arrêter sur le village en contrebas. Une cinquantaine de meulières et quelques fermes entourent l’église, la place du café, la boulangerie, la poste, l’école. Comme avant. Ses yeux remontent la route de la vallée qui, les dernières maisons dépassées, traverse les prés, enjambe la rivière et s’enfonce dans la forêt.

La forêt.

Hugo se frotte machinalement les bras et revient au cimetière, évitant soigneusement les deux petites tombes de la travée d’à côté.

— Ça va, ment-il à la gendarme en civil. T’en fais pas.

Son portable vibre dans sa poche. Il s’écarte. L’écran affiche le visage malicieux de Chloé au-dessus d’un court message.

T’es où ? l’interroge son amie.

Vingt ans en arrière, tape-t-il rapidement.

??!

Je reviens à Paris ce soir.

En dehors d’Anne qui ne le lâche pas du regard, personne ne semble s’intéresser à lui.

Son téléphone vibre de nouveau.

Soirée spéciale mojitos au Lézard. On n’y va pas sans toi. Tu connais mon addiction pour ce truc. Si tu te ramènes pas, je te défonce.

J’adore tes addictions, répond Hugo. Tu peux compter sur moi. Serai là vers 22 h.

Connard.

Moi aussi je t’aime.

Connard de la part de nous trois. On s’est inquiétés parce que t’es pas venu hier et que tu nous répondais pas.

Moi aussi je vous…

Les cloches de l’église résonnent. À côté des tombes fraîchement creusées, le prêtre consulte sa montre désuète.

… aime, termine rapidement le jeune homme.

— Il est l’heure, mon fils, déclare le curé. Il me semble que personne d’autre ne se présentera. Pouvons-nous commencer ?

Avant qu’Hugo ait le temps d’acquiescer, une femme en tailleur noir apparaît à la grille du cimetière.

Elle hésite un instant puis pénètre à l’intérieur de l’enceinte.

— C’est ma mère, annonce Anne, surprise, à l’oreille d’Hugo. Je ne pensais pas qu’elle viendrait…

L’élégante silhouette traverse les allées en gravier, passe entre les stèles et rejoint le petit groupe. D’un geste poli de la tête, elle salue la vieille femme aux chats, sourit à l’assemblée, embrasse sa fille sur une joue puis se tourne lentement vers Hugo.

Le bleu de ses yeux n’a pas changé, ni ce regard distant qui fascinait tant le jeune homme, enfant. Des rides profondes marquent son visage amaigri.

Personne ne parle.

Juste avant que la gêne s’installe, elle s’approche et prend Hugo dans ses bras.

— Je ne sais pas quoi dire, mon garçon, lui murmure-t-elle à l’oreille.

Tétanisé, Hugo se laisse enlacer. Il sent ses longues mains sur son dos, sa respiration sur sa joue, son parfum de rose et de vanille… ainsi que quelque chose d’autre, derrière, une odeur vague, diffuse, qu’il connaît bien, sans pour autant réussir à mettre la main dessus…

— C’est gentil d’être venue, madame Pirier, répond-il. Vous n’étiez pas obligée.

L’alcool, bien sûr ! Voilà ce qu’elle sent ! L’alcool, masqué par son parfum, mais il connaît trop bien cette odeur pour ne pas la discerner.

— Je… Je devais venir, dit-elle, mal à l’aise. En souvenir de Sophie. Tu comprends ?

Sa fille lui prend le bras. Hugo sourit à Anne, essaie de deviner dans ses grands yeux verts, dans la crispation de sa mâchoire, la vie qu’elle a pu avoir depuis la disparition de sa sœur«  tente de retrouver dans son visage trop sérieux, dans ses traits doux, la petite fille aux couettes brunes qu’elle a été et dont il ne se souvient qu’à peine.

— Si vous voulez bien vous rapprocher, propose le prêtre, nous allons maintenant procéder à l’inhumation.

Bernadette sort une bible de son sac à main. Hugo rejoint la tombe, imité par la gendarme et sa mère. Les employés des pompes funèbres s’emparent des cordes, descendent les cercueils au fond de la fosse dans un silence uniquement troublé par le croassement des corbeaux à la lisière de la forêt.

— Souhaites-tu dire quelque chose, Hugo ? demande le père Legrand une fois que les fossoyeurs ont terminé.

Le jeune homme frictionne ses bras qui le démangent et se penche au-dessus du trou.

— Puissiez-vous brûler en enfer, murmure-t-il.

L’assistante paroissiale écarquille les yeux, ouvre la bouche sans qu’un mot n’en sorte.

Impassible, le père Legrand se tourne vers Anne et sa mère.

— Mesdames ? demande-t-il.

Elles n’esquissent pas un mouvement.

Bernadette s’avance alors, prête à lire un verset de sa bible. D’un geste, le curé l’arrête et, face aux cercueils, fait un simple signe de croix.

— Que Dieu vous pardonne, s’il le peut.

Ignorant le visage atterré de la retraitée, Hugo s’agenouille, remplit sa main de terre qu’il laisse couler dans la tombe.

Munis de leurs pelles, les hommes en noir le rejoignent et entament leur travail dans un silence assourdissant.

La sonnerie d’un téléphone trouble le bruit sépulcral de la terre qui ensevelit les cercueils.

— Excusez-moi, grommelle Anne, gênée.

Elle s’éloigne à l’ombre d’une crypte, discute quelques instants, revient. Elle semble contrariée.

— Il y a un problème ? lui demande Hugo.

Elle hésite.

— C’est au sujet de tes parents, lui chuchote-t-elle finalement à l’oreille. Je viens d’avoir le labo. Ils ne savent toujours pas pourquoi ton père a quitté la route. Mais ils ont trouvé quelque chose.

— Quoi donc ?

— Les freins de la voiture. Ils ont été sabotés.

Le tonnerre craque et fait s’envoler une nuée de corbeaux. Un vent froid se lève, balaie le cimetière, la forêt et la vallée tout entière.

— De l’orage était prévu ? s’étonne le curé.

Bernadette frissonne. Élisabeth Pirier resserre son châle sur ses épaules. Les employés des pompes funèbres fouillent le ciel d’été à la recherche de nuages invisibles.

— C’est la princesse au visage de nuit, annonce la vieille Lisenne. Elle s’est réveillée.

Surpris, Hugo fait volte-face. Il ne l’avait pas entendue approcher.

Son cœur s’emballe.

La mégère le fixe, le regard mauvais comme dans ses rares souvenirs, son nez plus long encore.

— Arrêtez avec vos histoires, madame Lisenne ! s’agace le prêtre. Surtout aujourd’hui. Il n’y a pas de fichue princesse ni de fantôme dans cette forêt !

La vieille sourit à Hugo, révèle sa bouche noire et ses dents gâtées.

— Dis-lui, toi.

— Non, objecte le jeune homme, livide. Je ne sais rien. Je ne me souviens pas de ce soir-là. Je suis venu enterrer mes parents et je repars tout à l’heure, c’est tout.

— Leur mort n’est pas un hasard, insiste Lisenne. La Saint-Jean approche. L’orage gronde presque chaque soir. Les nuits sont noires.

Ses yeux se plissent et brillent un instant – d’impatience ? De haine ?

— La princesse au visage de nuit est de retour. Comme toi, bien sûr.

 Chapitre 2

— Tu… Tu étais revenu… depuis ? l’interroge la gendarme, concentrée sur la route.

Ses mains sont crispées sur le volant, le brun de ses cheveux accentue la pâleur de son visage.

Elle n’essaie même pas d’avoir l’air détendue.

— Non, répond Hugo, guère plus à l’aise.

Il repousse l’image des deux tombes d’enfant, revient au village de meulières qui défile derrière la vitre«  les jardinets, les parterres de fleurs multicolores, les jouets abandonnés dans les cours, les trottoirs inégaux. Une fillette court en direction de l’école. Un vieil homme sort de l’antique boulangerie une baguette sous le bras. Sur le petit pont qui enjambe le ru, deux femmes rient.

Ses mains sont moites, il les essuie sur son jean.

Saint-Cyr n’a pas beaucoup changé. La place de l’église passe devant ses yeux, là où il jouait au foot, parfois. Un peu plus loin, l’arrêt de bus où il attendait ses copains.

— Tu rentres chez toi ce soir ?

Il acquiesce.

À droite, la maison de Frédéric. Il avait une console, des jeux Mario. En contrebas, le vieux lavoir, caché sous le grand saule.

Ils s’y retrouvaient souvent, Pierre, Sophie et lui.

— Je n’avais jamais imaginé revenir.

Il soupire.

— T’y crois, toi, que quelqu’un a tué mes parents ?

— C’est ce que semble dire le labo.

— Ils… ils ont fait des choses ?

Anne l’observe du coin de l’œil se gratter les bras.

— Ils étaient assez solitaires, répond-elle. Ils montaient rarement au village. J’ai jamais entendu parler de problèmes, en dehors des soucis avec Aujoy.

— Le vicomte ?

— Il venait souvent à la gendarmerie se plaindre, acquiesce-t-elle. Des histoires de braconnage comme il y en a pas mal ici.

Hugo se souvient du gibier que son père ramenait de temps à autre, revoit le fusil accroché dans le garage qu’il utilisait aussi, 

parfois, lorsqu’il avait bu.

Il réprime un frisson.

— Le vicomte les aurait tués pour ça ? hasarde-t-il.

Anne hausse les épaules.

— De vieux ragots circulent sur la violence d’Aujoy, un peu comme sur son paternel, d’ailleurs. Mais j’ai du mal à l’imaginer saboter la voiture de tes parents.

Hugo fouille sa mémoire, essaie de retrouver à quoi ressemblait le propriétaire du château fort dans la forêt. Sans succès. Il ne se souvient que de Cholet, l’imposant gardien du domaine.

— Lisenne…, commence la gendarme, hésitante.

Hugo se raidit sur son siège.

— Qu’est-ce qu’elle a voulu dire tout à l’heure ?

— Je ne sais pas, répond-il très vite. Je ne me souviens pas de cette nuit-là. Toute cette époque est floue. Je me rappelle un peu l’école, la maison de mes parents, le village. Le reste…

Il secoue la tête.

— … Rien. C’est comme s’il y avait un trou dans ma mémoire.

Hugo jurerait lire de la déception sur le visage de la gendarme.

— C’est quoi cette histoire de fantôme ? demande-t-il. Je connaissais pas.

— Plusieurs personnes – et pour une fois, pas les plus dingues – auraient vu une ombre qui traînerait dans la vallée la nuit. Évidemment, Lisenne prétend que c’est un fantôme et, évidemment, la moitié du village gobe ce qu’elle raconte. Nous, on continue de chercher, en faisant quelques rondes.

— Vous y croyez ? s’étonne Hugo.

— Au fantôme, non, bien sûr ! Mais on est attentifs. On a pas mal de soucis dans le coin depuis quelques mois : des coups de feu, des pneus crevés, plusieurs actes de vandalisme.

— Ici, à Saint-Cyr ?

— Oui.

Au bord de la route, une grand-mère en tablier promène son chien. Un adolescent désœuvré fume une cigarette sur un banc«  trois anciens jouent à la pétanque sur le terrain communal, abrités du soleil par une rangée de tilleuls.

— Tout change, finalement. À ce rythme, dans deux ans mamie deale du shit et tes p’tits vieux revendent des portables chourés, s’amuse Hugo, l’œil de nouveau pétillant.

Les lèvres d’Anne s’étirent en un sourire fugace.

La voiture passe devant la poste, la mairie, une vieille maison abandonnée – c’était celle de son copain Michaël –, un lotissement aux jardins minuscules«  puis les premiers champs apparaissent, bordés au loin par la lisière verte de la forêt.

Les yeux d’Hugo s’éteignent.

Anne accélère. Ils ne parlent plus. La Fiat s’approche du rideau d’arbres, et le jeune homme remarque un grillage le long de la route.

— Ils ont fermé le bois depuis ton… départ, explique la gendarme. Pour que plus personne n’y entre.

Hugo observe la forêt envahie d’ombres dans laquelle s’engage la voiture, le sol feuillu percé de rochers et de souches, troué de combes et de ravines et qui descend, bien plus bas, jusqu’à la rivière...


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