#premiersInstants - Le château de Hurle de Diana Wynne Jones

Découvrez les #premiersInstants sur notre librairie ! On vous offre tout simplement de découvrir les premiers chapitres de nos romans préférés. Parce qu'il n'y a rien de plus excitant que de parcourir les premières pages d'une nouvelle histoire... Bonne lecture !

Chapitre 1 

Dans lequel Sophie parle
à des chapeaux

Au pays d’Ingarie, où existaient réellement des choses telles que les bottes de sept lieues et les capes d’invisibilité, il était malvenu d’être l’aîné d’une famille de trois. Chacun savait qu’il serait le premier à échouer – voire pire – si toute la fratrie tentait de faire fortune.

Sophie Chapelier était l’aînée de trois sœurs. Et elle n’était même pas la fille d’un pauvre bûcheron, ce qui lui aurait assuré quelque chance de succès. Ses parents, des gens aisés, tenaient une boutique de chapeaux pour dames dans la ville prospère de Marché-aux-Copeaux. Certes, sa mère était morte quand Sophie avait tout juste deux ans et sa sœur Lettie un seul. Son père avait alors épousé la plus jeune des assistantes du magasin, une jolie blonde nommée Fanny. Cette dernière donna peu après naissance à la benjamine, Martha. Cela aurait dû faire de Sophie et Lettie les « vilaines grandes sœurs », mais il se trouva que toutes trois grandirent pour devenir très jolies, et chacun s’accordait à dire que Lettie était la plus belle. Fanny traitait les trois filles avec la même bonté, sans favoriser Martha le moins du monde.

M. Chapelier était fier de ses trois enfants et il les envoya dans les meilleures écoles de la ville. Sophie était la plus studieuse. Elle lisait énormément, et comprit bien vite qu’elle avait fort peu de chances d’avoir un avenir très intéressant. Elle était déçue, mais n’en demeurait pas moins très heureuse, s’occupant de ses sœurs et poussant Martha à partir chercher fortune le moment venu. Comme Fanny était toujours très affairée par la boutique, c’était Sophie qui devait veiller sur ses cadettes. Ces deux-là avaient tendance à se crier après et à se tirer les cheveux. Lettie n’était pas du tout résignée à devenir celle qui, après Sophie, serait destinée à rencontrer le moins de succès.

« C’est injuste ! protestait-elle. Pourquoi Martha devrait-elle avoir ce qu’il y a de mieux sous prétexte qu’elle est la plus jeune ? J’épouserai un prince et puis voilà ! »

Ce à quoi Martha répondait qu’elle finirait abominablement riche sans avoir à se marier avec qui que ce fût.

Sophie devait alors les séparer et raccommoder leurs habits. Elle était très habile avec son aiguille. Avec le temps, elle se mit d’ailleurs à créer des vêtements pour ses sœurs. Elle avait par exemple cousu un costume d’un rose profond pour Lettie, pour le 1er Mai précédant le vrai début de notre histoire. Fanny leur avait alors dit qu’il semblait sorti des boutiques les plus chères de Fort-Royal.

Vers cette même époque, on commença à reparler de la sorcière des Steppes. On racontait qu’elle avait menacé la fille du roi et que celui-ci avait demandé à son magicien personnel, le mage Soliman, d’aller dans les régions désertes pour prendre les choses en main. Il semblait que non seulement Soliman avait échoué dans sa mission, mais qu’il avait également été tué dans le cadre de celle-ci.

Et quelques mois plus tard, lorsqu’un immense château couleur de suie apparut dans les collines entourant Marché-aux-Copeaux, crachant de la fumée noire par ses quatre longues tourelles, tout le monde se persuada que la sorcière avait de nouveau quitté les Steppes et venait terroriser le pays, comme elle l’avait fait 50 ans auparavant. Les gens en étaient fort effrayés. Plus personne ne sortait seul, particulièrement la nuit. Ce qui rendait la chose plus terrifiante encore, c’était que le château ne restait pas en place. Parfois, il apparaissait comme une 

grande tache noire sur les landes du nord-ouest, parfois il surplombait les rocailles de l’est, et parfois il descendait la colline pour se poser sur les bruyères, tout juste au-delà de la dernière ferme, au nord. On pouvait même le voir bouger, de temps en temps, vomissant par ses tourelles des fumerolles grisâtres et sales. Pendant un temps, chacun fut certain que le château descendrait sous peu dans la vallée, et le maire proposa de demander l’aide du roi.

Mais le château se contenta de rôder dans les collines, et l’on apprit qu’il n’appartenait pas à la sorcière, mais au mage Hurle. C’était déjà bien assez inquiétant. S’il ne semblait pas vouloir descendre vers la ville, il était connu pour s’amuser en capturant des jeunes filles avant de boire leur âme. Ou de dévorer leur cœur, disaient certains. C’était un sorcier dénué de sentiment, un être froid, et nulle jeune fille n’était en sécurité si elle se promenait seule. On avait averti Sophie, Lettie et Martha, comme toutes les autres habitantes de Marché-aux-Copeaux, qu’elles ne devaient pas quitter les murs sans être accompagnées, ce qui les agaçait grandement. Elles se demandaient ce que le mage Hurle pouvait faire de toutes ces âmes capturées.

Mais rapidement, d’autres choses les préoccupèrent. Car M. Chapelier mourut subitement, au moment où Sophie était assez âgée pour enfin quitter l’école. On découvrit alors qu’il avait été sans doute trop fier de ses filles ; les frais qu’il avait payés à l’école avaient laissé la boutique criblée de dettes. Après les funérailles, Fanny réunit les enfants dans le salon de la maison, voisine du magasin, et leur expliqua la situation.

« Vous devrez toutes quitter l’école, je crains, leur annonça-t-elle. J’ai refait les comptes à l’endroit, à l’envers et dans tous les autres sens, et le seul moyen de continuer à faire tourner l’affaire et de m’occuper de vous trois est de vous trouver un bon apprentissage quelque part. Ça ne 

sert à rien de vous avoir toutes ici. Je ne peux pas me le permettre. Voici donc ce que j’ai décidé. Lettie d’abord… »

Lettie leva la tête, resplendissante d’une santé et d’une beauté que même la tristesse et les habits de deuil ne pouvaient cacher.

« Je veux continuer d’apprendre, affirma-t-elle.

— Et tu apprendras, ma chérie, répondit Fanny. Je t’ai trouvé une place chez Cesari, le pâtissier de la place du Marché. Ils sont réputés pour traiter leurs apprentis comme des rois et des reines, et tu devrais y être heureuse, tout en apprenant un métier utile. Mme Cesari est une bonne cliente et une bonne amie, et elle accepte de te rendre ce service. »

Lettie éclata de rire, d’une façon qui laissait paraître son profond déplaisir.

« Eh bien merci, lâcha-t-elle. Une chance que j’aime cuisiner, non ? »

Fanny sembla soulagée. Lettie se comportait parfois en forte tête.

« À Martha, maintenant, poursuivit-elle. Je te sais trop jeune pour aller directement travailler, alors je t’ai trouvé un apprentissage tranquille et long, qui te sera utile le temps de décider de ce que tu feras ensuite. Connais-tu ma vieille amie d’école Annabelle Blondin ? »

Martha, qui était blonde et svelte, fixa Fanny de ses grands yeux gris, avec autant de mauvaise humeur que Lettie.

« Celle qui parle tout le temps ? demanda-t-elle. Ce n’est pas une sorcière ?

— Si, avec une jolie maison et des clients dans toute la vallée des Méandres, répondit Fanny avec empressement. C’est une femme bonne, Martha. Elle t’apprendra tout ce qu’elle sait, et te présentera sans doute tous les gens importants de Fort-Royal. Tu auras pris un bon départ dans la vie quand elle en aura fini avec toi.

— C’est une gentille dame, concéda Martha. D’accord. »

Sophie, qui écoutait, sentait bien que Fanny avait organisé les choses au mieux. Lettie, la deuxième fille, ne risquait pas d’arriver à grand-chose par elle-même, et elle avait donc été placée là où elle pourrait rencontrer un bel apprenti et trouver un bonheur simple. Martha, partie pour sortir du lot et faire fortune, aurait la sorcellerie et de riches amis pour l’aider. Quant à Sophie, elle ne doutait pas de ce qui l’attendait. Elle ne fut donc pas surprise quand Fanny annonça :

« Et toi, chère Sophie, il me semble juste que tu hérites de la chapellerie quand je prendrai ma retraite, tu es l’aînée, après tout. J’ai décidé de te prendre moi-même en apprentissage et de t’enseigner le métier. Qu’en penses-tu ? »

Sophie ne pouvait pas répondre qu’elle se résignait simplement à la chapellerie. Elle remercia chaleureusement Fanny.

« C’est donc réglé ! » conclut celle-ci.

Le lendemain, Sophie aida Martha à faire ses bagages, et le surlendemain elles la virent toutes partir sur la carriole du transporteur, semblant toute petite, raide et nerveuse. Car la route menant aux Hauts-Méandres, où vivait Mme Blondin, passait sous les collines hantées par le château ambulant du mage Hurle. Martha avait peur, et on la comprenait.

« Tout ira bien », la rassura Lettie.
Cette dernière avait refusé toute aide pour ses propres préparatifs. Quand la charrette fut hors de vue, elle fourra toutes ses possessions dans une taie d’oreiller et paya six sous au grouillot des voisins pour emporter le tout en brouette chez Cesari, sur la place du Marché.
Lettie suivait, de bien meilleure humeur que Sophie ne l’aurait cru. Elle semblait laisser pour de bon la boutique derrière elle.
Le grouillot revint avec une note griffonnée de Lettie disant qu’elle avait déposé ses affaires dans le dortoir des filles et que la boutique de Cesari paraissait un endroit très amusant. Une semaine plus tard, un messager apporta une lettre de Martha indiquant qu’elle était bien arrivée. Mme Blondin « est charmante et elle met du miel dans tout. Elle élève des abeilles. » Et pendant un temps, ce furent toutes les nouvelles que Sophie reçut de ses sœurs ; elle avait commencé son propre apprentissage le jour de leur départ.
Sophie connaissait déjà bien le métier de chapelier. Depuis sa plus tendre enfance, elle avait couru en tous sens dans l’atelier où l’on trempait puis moulait les chapeaux sur des gabarits, et où l’on modelait en cire les fleurs, fruits et autres décorations. Elle en connaissait tous les ouvriers. La plupart d’entre eux étaient là depuis la jeunesse de son propre père. Elle connaissait Bessie, la seule aide restant à la boutique. Elle connaissait les clients achetant les chapeaux et l’homme conduisant la carriole, celle qui rapportait les chapeaux de paille brute de la campagne, pour qu’on les mît en forme sous l’appentis. Elle connaissait les autres fournisseurs, et comment doubler les coiffes d’hiver. Fanny n’avait donc plus grand-chose à lui apprendre, à part peut-être les meilleurs moyens de convaincre un acheteur.
« Il faut les amener au chapeau idéal, ma belle, disait Fanny. Leur montrer d’abord ceux qui ne conviendront pas tout à fait, afin qu’ils voient la différence quand ils mettront le bon.  »
De fait, Sophie ne vendit pas beaucoup de chapeaux. Après une journée à observer l’atelier, et une autre à faire la tournée des tisserands et des marchands de soie avec Fanny, cette dernière l’installa à s’occuper des garnitures. Sophie s’asseyait dans une petite alcôve de l’arrière-boutique pour coudre des roses aux bonnets et des voiles aux coiffes de velours, piquer des bordures de soie, arranger avec style les fruits de cire et les rubans sur l’extérieur. Elle était douée pour ça. Elle aimait même cette tâche. Mais elle se sentait isolée et s’ennuyait un peu. Les ouvriers étaient trop vieux pour être de bonne compagnie, et de plus ils la traitaient comme quelqu’un de différent, celle qui hériterait un jour de l’affaire. Bessie faisait de même, mais ne parlait de toute façon que du fermier qu’elle épouserait la semaine suivant le 1er Mai. Sophie enviait un peu Fanny, qui pouvait sortir et aller négocier avec les marchands de soie chaque fois que l’envie l’en prenait.


Laissez un commentaire

Ce site est protégé par reCAPTCHA, et la Politique de confidentialité et les Conditions d'utilisation de Google s'appliquent.


Parcourir les articles

Partager