#premiersInstants - Les Chats des neiges ne sont plus blancs en hiver de Noemie Wiorek

La dernière frontière du monde n’est qu’une immense plaque de glace grise, silencieuse, où poussent des plantes dures comme la pierre. Le vent siffle près de la neige, l’épousant au cœur de falaises abruptes, lèche le lichen et les mousses sur les roches, torture les arbres rachitiques, arrache leur chaleur aux autres créatures si péniblement dressées dans l’immensité immaculée. Liberté et cruauté, les devises du nord, frappées dans le cœur de tous les êtres y survivant.

Dans ce royaume où la férocité est reine, les ours foulent la neige sans crainte, monarques des terres mortes. Leurs gueules dégoulinent du sang des proies fraîchement éventrées, et ils promènent, goguenards, leurs yeux le long d’une ligne d’horizon qu’un soleil pâle parvient à peine à faire rougeoyer. L’astre n’arrache aucune larme à la neige éternelle. Souverains aux rares ennemis – comme ces humains aux méthodes tranchantes mais aux cous très mous –, ils n’ignorent en rien leur allégeance véritable au cruel Hiver.

Avoir froid, c’est vivre. Se laisser aller au blanc sommeil, c’est mourir. Les ours retournent chasser d’un pas souple.

Rien ne changera jamais.

Pourtant, cela tomba sur la terre, craché par un ciel sans soleil au milieu des flocons. Ils percèrent les nuages si gris avec la légèreté de plumes arrachées. Personne ne les vit. Les ours ne levèrent jamais le cou. Les chouettes auraient cligné leurs paupières, cependant, elles ne l’auraient fait qu’avec leur inébranlable indifférence.

Lourdes, trop lourdes, les masses blanches s’écrasèrent dans un fracas de chair et d’os qui fit trembler jusqu’aux épines des sapins, tristes témoins muets de leur déchéance. Leur rugissement de douleur fit un instant flancher le vent, devenu muet. Un silence consterné, dégoûté, s’éleva alors, de la part des harfangs, des renards. Des choses venaient de pénétrer sur leur territoire. Ce n’étaient pas des flocons. Ce n’étaient pas des oiseaux. Leur sang souillait le sol, gelait avant même d’avoir tiédi. Le peuple du Nord songeait déjà à les manger, à s’abreuver de leur fluide vital. Toutefois, l’hiver les dévorerait bien avant eux : ils n’obtiendraient que des miettes de chaleur. Cela suffirait. C’était ainsi.

Les êtres ouvrirent de grands yeux bleus, pour les écarquiller avec hébétude. Blanc, blanc, du blanc partout ; sous leurs pattes, sur leurs pattes, dans leur chair. Qu’était-ce que ce blanc ? Ils reniflaient de leurs mufles roses, perdus. Le blanc était froid, si froid ; la poudreuse cueillait leur chaleur avec douleur. Leurs os brisés s’agitaient à chaque expiration dans leurs énormes carcasses pâles ; ils ne parvenaient pas à tourner la tête pour chercher le ciel. Leurs griffes n’éraflèrent pas la plus fine croûte de glace, ne supportèrent leurs corps meurtris par la chute. Cloués, ils découvraient la lourdeur, ils découvraient la lenteur, la froideur, la mort au sol. Leurs ailes recouvertes de fourrure ne battaient plus.

Rapidement, le premier ne respira plus, la gueule ouverte sur un râle silencieux. L’autre pleurait. Et les nuages se refermèrent, impassibles, laissant de nouveau la terre dans la pénombre la plus froide, qui pénétrait jusque dans leurs plaies. Les yeux plissés, les harfangs attendaient encore un peu avant de percer leur chair. Ce n’était qu’une question de temps, et il ne resterait d’eux que le bruit assourdissant de leur chute. Ils n’étaient pas des oiseaux, et pourtant mourraient oisillons.

Daria souffrait du froid plus qu’aucun jour auparavant. Ses pieds trébuchaient dans l’épaisse neige qui l’assaillait de toutes parts, y compris au-dessus de sa tête, dans les arbres massés autour d’elle. Le silence ouaté la terrorisait, mais elle demeurait coite, de peur qu’en chantant pour se donner du courage, le peu de chaud qui lui restait dans le corps s’échappe par sa gorge et la condamne. Les lèvres gercées, elle s’accrochait à une seule pensée : « Je ne veux pas mourir, pas ici, pas maintenant. »

Pourtant, chaque matin, son père l’envoyait plus loin, toujours plus loin, sans cesse plus loin, dans la brume et la neige. Vêtue de sa tunique élimée doublée de fourrure, Daria rassemblait son courage et allait affronter ce monde hostile. La petite fille le savait aussi bien que ses doigts noircissaient à mesure des bois franchis : il n’y avait rien au-delà du Nord, rien sinon la mort. Elle trouvait de moins en moins d’arbres, et les lemmings qu’elle prenait parfois plaisir à observer s’esquivaient à sa vue. Avançant si péniblement, quelques maigres fétus entre ses bras engourdis, elle retenait ses larmes. Elles lui brûleraient le visage, elles creuseraient des sillons jusqu’à l’os. Mais s’en rendrait-elle seulement compte ?

Un bruit, un sursaut. Daria sentit son cœur s’agiter dans sa poitrine. Lynx, ours, loup, renard ? Qui voulait la tuer ? « Pitié, par Pyroar, pas une sorcière… Elle va me tuer, me dépecer. Elle va m’arracher les cheveux, comme elles l’ont fait pour Andrzej. »

Mais une peur plus intense la força à se remettre en marche : celle de son père. Le gel arrachait autre chose que la chaleur, apparemment. Même les fleurs dans sa mémoire lui paraissaient tièdes. Et Rocaille, ce pays qu’elle pensait ne jamais oublier, s’effaçait peu à peu. Il lui semblait n’avoir connu que les frissons, désormais. Sa mère devenait de plus en plus absente, sa chair plus blafarde encore, et ses lèvres de plus en plus bleues. Bogdan, le fils du charpentier, la dévisageait d’un regard vide lors de ses visites. Avant, ses yeux pétillaient lorsqu’il lui parlait.

Non, Daria ne devait pas y penser. Sa propre peau blanchirait, si elle s’égarait. Elle ne devait pas réfléchir, elle devait marcher, encore marcher, et trouver du bois. Le bois, c’était le feu, et le feu, c’était la fin du froid. C’était ça le plus important. Mais elle ne pouvait empêcher son esprit de ruminer : pourquoi son père avait-il suivi si aveuglément le comte Pelvia, et suivait-il encore ses ordres, alors qu’ici, il n’y avait rien de ce qu’il avait promis ? Bien sûr, cet homme était bienveillant, il leur fournissait de la nourriture, parfois des vêtements, des pièces d’argent, et tuait de sa longue épée les loups qui s’approchaient de trop près du village. Cependant, Daria trouvait que cela ne servait à rien : les loups revenaient toujours, les mêmes frissons lui collaient à la peau au réveil, chaque matin. « Je crois que les hommes ne peuvent rien faire contre les animaux et le froid. » Et pourtant, leurs yeux continuaient de briller lorsqu’ils contemplaient le Nord et songeaient aux merveilles qu’il gardait en son ventre.

« Nous recommençons notre vie ici, loin de Rocaille et de ce maudit roi, clamait le comte Pelvia. Certes, la vie y est difficile, mais que vaut un peu de souffrance face à la liberté ? Mon père voulait cela pour son peuple, c’est pour ça que vous l’avez suivi. Et que vous me suivez maintenant. » Et son propre père opinait énergiquement du chef, pendant que Daria continuait d’alimenter le feu, ne tressaillant même plus lorsqu’il lui piquait les doigts.

Mais comment arracher leurs secrets aux renards ? Son père rentrait bredouille, prompt à frapper les siens pour se réchauffer. Il cherchait des choses qui n’existaient peut-être pas, et Daria ne trouvait plus de quoi faire survivre sa famille. Rocaille lui manquait tellement. Comme la couleur verte. Les arbres étaient noirs et blancs ici, et les branches si froides qu’elles ressemblaient à des os. Autrefois, à Rocaille, son frère aimait jouer avec ces mêmes branches, battre les blés, la taquiner au bord des rivières, confectionner des armes inoffensives.

Et après le long voyage, le bateau par-delà la mer, le village aux hommes silencieux, encore un voyage, animé par des promesses dorées et argentées. La maladie et la mort. Le cadavre de son frère que l’on avait dû abandonner sur une colline, car aucune main n’arrivait à percer le sol. Elle savait que les bêtes l’avaient dévoré.

Daria sentit les larmes monter à nouveau, et elle les contint en se concentrant sur le vol délicat d’un oiseau. Noir et minuscule dans un ciel aussi pâle que le sol. Elle ne voulait pas mourir ici, mais chaque matin elle ouvrait ses yeux avec plus de difficulté, les paupières collées. L’oiseau décrivait de lentes courbes ; il paraissait observer quelque chose, en contrebas. Des plumes, c’était si fin, comment les oiseaux pouvaient-ils survivre ici ? Elle s’arrêta, le cœur battant au bord des lèvres gercées.

Daria ne savait pas ce que c’était, mais elle le vit. Un monticule compact, immobile dans le vent givré. Vu la masse, dissimulée dans le vent, elle pensa à un ours, et elle crut être condamnée. Toutefois, cet ours ne bougeait pas. Un long moment passa, où elle resta bien vivante et frigorifiée. Intriguée malgré elle, attirée par la perspective de découvrir la carcasse d’un renne, elle s’avança, ses pieds râpant la neige. Cela gémissait d’un grondement sourd, cela s’agitait faiblement. Ses maigres fétus ne pourraient pas la défendre, mais elle les serrait de près. Le sang emplissait sa bouche ; elle s’était mordu la langue. Le goût ne la dérangeait pas. C’était tiède, comme une flammèche.

Deux immenses yeux l’épinglèrent alors. Daria en eut le souffle coupé ; ces yeux, de la même couleur que le bleu du ciel oublié de sa patrie. Cela la regardait. Et ce museau rose la reniflait, ces oreilles cachées dans une longue crinière soyeuse l’écoutaient, cette patte aux coussinets craquelés se tendait vers elle, ces grandes ailes blanches, épuisées, battaient pitoyablement. Cela ne ressemblait à rien de ce qu’elle connaissait, sauf peut-être vaguement aux chats des neiges, ces bêtes qui hantaient le lointain et ne partageaient en rien la majesté de la créature. Les petits félidés l’observaient toujours à bonne distance, sans bruit, guère menaçants, mais Daria savait qu’ils pouvaient attirer les humains dans leurs pièges, pour les dévorer ensuite dans une crevasse, à l’abri des regards et du vent. Cette chose fracassée allait-elle les imiter ?

« S’il te plaît… petite créature… aide-nous. » Oui, Daria entendait bien la voix, veloutée, vrombissante. Cette chose avait besoin d’aide, elle ne voulait pas la manger. À mesure qu’elle s’approchait, Daria éprouvait une sensation étrange, comme un vertige. Cependant, elle l’écarta sans mal : l’éclat de la fourrure l’attirait irrémédiablement. Elle rêvait peut-être, et quel rêve bizarre, certainement soufflé par la bouche acide d’une sorcière. Daria en lâcha ses bouts de bois, et toucha timidement la peau scintillante. Il fallait trouver les blessures, et les apaiser avec de la neige.

La douce chaleur la fit violemment sursauter. Ses doigts s’accrochèrent aux poils tièdes, ses ongles s’incrustèrent dans la peau veloutée, la percèrent. Le monstre gémit, s’enfonça dans la neige dure, sous l’œil indifférent de la petite Daria, les doigts maculés de sang.

— Vous êtes le soleil, n’est-ce pas ? Vous êtes le soleil…

Elle colla sa joue gelée contre la peau, et sourit à en faire craquer le gel sur son visage. Le froid s’en allait, le froid fondait. Le sang, rose, rouge et blanc, vie et lumière, s’infiltrait dans ses manches en fourrure de renard. Une petite flaque, une petite mare, qui mangeait la neige. Elle s’en maculait le visage, ses traits enfantins.

— Eldan vous envoie, il a entendu mes prières… L’hiver va disparaître… Père sera tellement heureux… Plus personne ne mourra jamais de froid. Vous êtes le soleil…

Daria sentait la froideur de son visage disparaître… Les gouttes roses sur ses lèvres fondaient comme des perles de feu. Elle commençait à se souvenir du soleil si doux. On pouvait savourer ses rayons en pêchant au bord de la rivière. Là-bas, Bogdan adorait la taquiner en l’aspergeant d’une eau lumineuse. Lui non plus n’aurait plus froid. Il sourirait de nouveau.

Sa bouche chercha machinalement le contact du sang, et tel le plus délicieux des jus de pomme de la ferme de son oncle, sur les bords des rives de la Rocaille, Daria s’en abreuva goulûment.

Au loin, les chats s’enfuirent, effrayés. La neige fondait sous les corps mourants, sous les pieds de Daria ; elle fondait et laissait voir une terre boueuse et informe.

Elle fondrait pendant des siècles. Les ours s’y noieraient.


Laissez un commentaire

Ce site est protégé par reCAPTCHA, et la Politique de confidentialité et les Conditions d'utilisation de Google s'appliquent.


Parcourir les articles

Partager