#premiersInstants - Les Faucons de Raverra #1 de Melissa Caruso


Découvrez les #premiersInstants sur notre librairie ! On vous offre tout simplement de découvrir les premiers chapitres de nos romans préférés. Parce qu'il n'y a rien de plus excitant que de parcourir les premières pages d'une nouvelle histoire... Bonne lecture !

 

Chapitre premier

— Ici, ma dame ? Vous êtes sûre ?

La proue effilée de la barque vint heurter les marches de pierre au bord du canal, et je songeai que j’aurais mieux fait de m’y rendre à pied ou de louer une embarcation plutôt que d’utiliser la mienne. Mon batelier se ferait forcément un devoir de rapporter à la Contessa que sa fille avait débarqué dans un coin malfamé des Suifs, le quartier le plus pauvre de la ville de Raverra.

Mais le temps que ma mère l’apprenne, j’aurais déjà récupéré le livre.

— Oui, ici. Je vous remercie.

Le batelier stabilisa la barque sans plus de commentaires, mais son visage perplexe exprimait assez ses doutes.

J’avais revêtu le manteau et les chausses d’un gentilhomme de province afin d’éviter de trop dénoter dans ce quartier miséreux, et je descendis de la barque en me réjouissant de n’avoir pas à craindre de souiller le bas de ma robe dans l’eau boueuse. Des détritus dansaient à la surface du canal, et l’odeur puissante du sel n’était pas la seule à flotter dans l’air.

— Voulez-vous que je vous attende, ma dame ?

— Non, ce ne sera pas nécessaire.

Moins ma mère en saurait, mieux ce serait.

Elle ne m’avait pas explicitement interdit de me rendre chez ce prêteur sur gages qui affirmait détenir une copie des Principes de l’Artifice de Muscati, mais elle avait clairement exprimé ce qu’elle pensait de ce genre d’excursion, et nul ne désobéissait impunément à la Contessa Lissandra Cornaro. Sa parole détenait une force qui s’imposait à toute la cité, résonnait dans tous les jardins clos, sur toutes les places publiques de Raverra.

Mais il s’agissait d’un Muscati ; seules douze copies de ses ouvrages étaient connues. Si le prêteur sur gages disait vrai, il s’agirait de la treizième.

Alors que je déambulais le long du canal, les avertissements de ma mère me parurent absurdes. Les façades chauffées par le soleil luisaient au-dessus des eaux vertes où s’alignaient les bateaux arrimés à la berge, chargés de produits du continent que des manœuvres s’occupaient à décharger en un ballet incessant. Quels périls aurais-je pu courir en un après-midi aussi paisible et radieux ?

Toutefois, quand mon chemin s’écarta du canal pour s’enfoncer dans la pénombre d’un passage couvert qui traversait un immeuble, j’hésitai un instant. Il était bien plus facile d’imaginer des assassins ou des kidnappeurs dissimulés dans les ombres de ce tunnel voûté. Je n’avais que dix-huit ans, mais en tant qu’héritière désignée de ma mère, j’avais déjà eu plusieurs fois à affronter l’une ou l’autre menace.

Le livre, me rappelai-je à moi-même. Pense au livre.

Je traversai le boyau et débouchai dans une venelle si étroite que les rayons du soleil n’en atteignaient pas le fond. Je poursuivis mon chemin en longeant les façades de brique des immeubles vétustes aux volets brisés. Les rares personnes que je croisai me jaugèrent du regard avec méfiance.

Je trouvai enfin la boutique du prêteur sur gages et pénétrai avec soulagement dans un capharnaüm où s’amoncelaient des trésors poussiéreux. Diverses pièces de mobilier encombraient l’échoppe, des bijoux et des bibelots en verre soufflé scintillaient sur les étagères, et des tableaux s’entassaient contre les murs. Le propriétaire des lieux était penché sur une conque entourée d’un fil de cuivre entrelacé, et l’examinait d’un air perplexe qui ajoutait de nouveaux plis à son visage passablement ridé. Quelques touffes de cheveux blancs au-dessus de ses oreilles formaient les derniers vestiges de sa chevelure.

Je m’approchai et regardai la conque.

— Elle est inutilisable.

— Vraiment ? dit-il en se renfrognant. J’aurais dû m’en douter. Il en demandait trop peu.

— Il manque la moitié des perles, expliquai-je en montrant les quelques grains de verre coloré encore enfilés sur le fil de cuivre. Il faudrait la faire réparer par un façonnier si vous voulez qu’elle puisse à nouveau jouer de la musique.

Le prêteur sur gages releva la tête et écarquilla les yeux.

— Dame Amalia Cornaro, me salua-t-il en s’inclinant de son mieux dans l’espace restreint que lui laissait l’amoncellement d’objets qui encombrait sa boutique.

Je jetai un coup d’œil autour de moi ; nous étions seuls.

— Je vous en prie, inutile de faire des cérémonies.

— Veuillez me pardonner. Je ne vous avais pas reconnue dans cette, euh… tenue, s’excusa-t-il en glissant un regard dubitatif à mes chausses. Mais je suppose que c’est la dernière mode en vigueur chez les jeunes dames ces temps-ci.

Il était aussi loin de la vérité qu’on pouvait l’être, mais je ne me donnai pas la peine de le détromper. Les chausses n’avaient rien d’une tenue à la mode, mais je m’estimais déjà assez heureuse que les femmes de ma génération puissent en porter sans craindre de provoquer un scandale ou d’être traitées de courtisanes.

— Avez-vous l’ouvrage au sujet duquel vous m’avez écrit ? demandai-je pour revenir à la raison de ma présence. Les Principes de l’Artifice de Muscati ?

— Certes. J’avais entendu dire que vous le cherchiez.

Ses yeux brillèrent d’un éclat qui ne m’était que trop familier : l’or des Cornaro se reflétait dans son regard.

— Veuillez patienter un instant. Je vous l’apporte, s’excusa-t-il en disparaissant par la porte de l’arrière-boutique.

J’examinai la conque en l’attendant. Mes études d’Artifice m’en avaient appris suffisamment pour me permettre de suivre les motifs tracés par le fil et comprendre le sortilège qui avait capturé le son d’une représentation musicale à l’intérieur des spires du coquillage gravé de runes. J’aurais pu réparer un fil cassé, peut-être, mais sans le talent inné d’un façonnier pour charger d’énergie magique les perles manquantes, la conque resterait silencieuse.

Le prêteur sur gages revint avec un lourd volume relié de cuir, qu’il déposa sur la table à côté de la conque.

— Le voici, ma dame.

Je feuilletai les pages jusqu’à tomber sur un diagramme. La disposition des entrelacs du fil à la précision méticuleuse, associée à des runes tracées à traits épais et peu soignés, était typique de Muscati, et reconnaissable entre mille. Je laissai échapper un soupir tremblant : il s’agissait bien d’un Muscati.

Les doigts longs et fins du prêteur sur gages se posèrent sur la page.

— C’est bien ce que vous recherchiez, n’est-ce pas ?

— Oui, tout à fait. Je vous remercie.

Je déposai un ducat sur la table, qui disparut si rapidement que je doutai un instant de l’avoir sorti de ma bourse.

— C’est toujours un plaisir, murmura-t-il.

Je rangeai le livre dans ma sacoche et quittai sans tarder la boutique et son odeur de renfermé, en sautillant presque d’excitation. Je n’avais qu’une hâte : rentrer à la maison, me réfugier dans ma chambre avec un verre de vin, et me plonger dans les pages jaunies de l’ouvrage de Muscati. Mon ami Domenic, que j’avais rencontré durant mes études à l’université d’Ardence, disait que lire Muscati, c’était ouvrir une fenêtre par laquelle on pouvait contempler l’univers sous un tout nouveau point de vue, résumé à la dimension d’une équation mathématique à résoudre.

Évidemment, il n’en avait lu que des extraits. La bibliothèque de l’université ne possédait pas un seul exemplaire complet des œuvres de Muscati. Il faudrait que je fasse venir Domenic à Raverra afin de lui montrer ma trouvaille. Et peut-être pourrais-je faire don du livre à l’université une fois que j’aurais terminé de l’étudier.

J’éprouvais des difficultés à me concentrer pour retrouver mon chemin dans le dédale des ruelles, perdue dans mes rêveries d’alphabets runiques, de diagrammes géométriques et de filigranes aux complexes arabesques, mais au moins allai-je globalement dans la bonne direction. Encore un pont à traverser, et je regagnerais un quartier patricien paisible. Aucune réprimande de ma mère ne pourrait changer le fait que mon escapade s’était déroulée sans le moindre incident.

Mais alors que je débouchais sur la petite place qui précédait le pont, les choses se compliquèrent soudain, ainsi que cela arrivait souvent à Raverra. Un groupe se tenait là, figé dans une tension annonciatrice de violence. Trois hommes robustes formaient un arc de cercle menaçant autour d’une jeune fille maigrelette aux lourdes boucles brunes. Elle leur faisait face, dans une attitude hautaine de défi, aussi droite qu’un poteau planté dans la vase. Je m’arrêtai et serrai ma sacoche contre moi. La tranche du livre de Muscati s’enfonça dans mes côtes.

— C’est ta dernière chance, lança une des brutes, qui s’avança vers la fille en levant des poings aussi gros que des boulets de canon. Viens gentiment qu’on te ramène à ton maître, ou on te brise les jambes et on te traîne jusqu’à lui dans un sac.

— Je n’ai pas de maître, rétorqua la fille, d’une voix aussi tranchante qu’une lame de couteau. Et tu peux dire à Orthys de prendre son contrat de servitude et de se le fourrer là où je pense.

Ils n’avaient pas encore remarqué ma présence. Je pouvais contourner la place pour rejoindre le prochain pont, et rapporter mon livre à la maison en toute sécurité. Je reculai d’un pas et regardai alentour, à la recherche de quelqu’un susceptible d’intervenir : un officier du guet, un soldat, n’importe qui sauf moi.

Mais il n’y avait personne ; la rue était déserte. Les habitants des Suifs savaient que s’occuper des affaires des autres n’apportait jamais rien de bon.

— Comme tu veux, grogna l’homme, et les truands se rapprochèrent de leur proie.

C’était exactement le genre de situation à laquelle une jeune dame issue de la noble et prestigieuse maison Cornaro aurait dû éviter de se mêler, mais qui réclamait l’intervention de toute personne douée d’un minimum de sens moral.

Peut-être pouvais-je les surprendre, et les faire fuir comme on disperse une bande de chiens errants.

— Vous là-bas ! Arrêtez !

Les hommes se retournèrent pour me dévisager de leurs regards froids, nullement impressionnés, et je sentis ma bouche devenir sèche.

— Mêle-toi de tes affaires, m’avertit un des malandrins, vêtu d’un pourpoint de cuir élimé.

Une cicatrice lui relevait le coin de la bouche, et je doutai que celle-ci soit le résultat d’un banal accident.

Je n’avais aucun moyen de défense, à part la dague à ma ceinture. Le nom des Cornaro aurait sans doute quelque effet sur eux, mais ils ne me croiraient jamais si j’affirmais être la fille de la Contessa, pas dans cet accoutrement.

Mon nom ne pouvait pas me protéger. Cette idée fit naître un frisson en moi, comme si l’air se mettait à vibrer dans mes poumons.

La fille n’attendit pas de voir ce que j’allais faire. Profitant de la diversion que je lui offrais, elle tenta de bondir entre deux assaillants pour s’échapper. Un bras aussi épais que la branche d’un arbre la rattrapa au passage et l’homme la souleva du sol pour la serrer contre lui, aussi aisément qu’il l’aurait fait d’une enfant.

Le poids de ma sacoche sur mon épaule me rappela le trésor que je transportais, mais je ne pouvais pas décemment m’enfuir, Muscati ou pas. Dégainer ma dague ne me sembla pas indiqué. Les trois hommes étaient armés, et l’un d’eux possédait un pistolet à silex.

— À l’aide ! m’écriai-je.

Les brutes ne parurent pas s’inquiéter de mon cri, concentrant leur attention sur la fille qui se débattait alors qu’ils lui bloquaient les bras dans le dos.

— Ça suffit ! cracha-t-elle d’une voix vibrante de colère. C’est votre dernière chance !

« Votre dernière chance » ? Comment pouvait-elle espérer venir à bout de ses adversaires ? À moins que…

Les hommes s’esclaffèrent, et elle leur adressa un grognement furieux. Elle n’avait pas peur, et je ne voyais qu’une seule chose qui pouvait l’expliquer.

J’eus à peine le temps de me plaquer contre un mur que tout s’embrasait autour d’elle.

Cela commença par ses yeux, où une étincelle bleue et vorace s’alluma dans ses pupilles. Puis les flammes descendirent le long de ses bras en délicates arabesques, pour s’épanouir comme les magnifiques pétales d’une fleur de mort.

Les hommes bondirent en arrière en jurant, mais il était trop tard. De la fumée s’élevait déjà de leurs vêtements ; ils eurent à peine le temps de hoqueter, les yeux écarquillés par la terreur, que des flammes bleues coururent sur chaque centimètre de leur peau en les nimbant d’une splendide lumière.

Puis leurs premiers cris éclatèrent. Je grimaçai d’effroi, une main plaquée sur ma bouche. La douleur qu’exprimaient leurs hurlements était inhumaine. La puanteur graisseuse, abominable, de la chair brûlée me souleva le cœur.

Les hommes titubèrent vers le canal en se contorsionnant au milieu des flammes. Je levai le bras devant mon visage pour me protéger de la chaleur et masquer cette vision d’horreur. Le bruit sourd de corps tombant dans l’eau vint étouffer leurs cris, et dans le silence soudain revenu, je baissai le bras pour regarder de nouveau.

Le feu s’élevait désormais au-dessus des épaules de la fille. Une colère pure et impitoyable embellissait ses traits. Ce n’était pas le visage d’une femme qui en avait terminé.

Oh, par les Enfers !

Elle ouvrit les bras d’un geste triomphant, et les flammes jaillirent du canal lui-même, mordantes et implacables. Elles coururent sur l’eau comme sur une nappe d’huile et vinrent lécher le ventre arrondi du pont. Sur l’autre berge du canal, des passants attirés par le bruit se mirent à pousser des cris d’effroi.

— Assez !

Ma voix surgit de ma gorge, plus aiguë qu’à la normale.

— Vous avez gagné ! Par pitié, cessez donc !

Mais les yeux de la fille étaient en feu, et des flammèches cascadaient le long de ses cheveux. Elle ne donnait pas l’impression de m’avoir entendue. Le feu bleuté dévora le sol de pierre à ses pieds. Insatiable, il s’étendit autour d’elle, se propageant sur les pavés aussi facilement qu’il l’aurait fait sur une prairie d’herbes hautes.

Je finis par comprendre de quoi il s’agissait : le légendaire malefeu. J’en avais lu une description dans le livre d’Orsenne, la Chute de Celantis.

Que la Grâce de la Miséricorde nous vienne en aide. Ce feu était capable d’incinérer n’importe quelle matière : l’eau, le métal, la pierre. Il pouvait embraser une ville entière aussi facilement qu’un champ de maïs desséché. Je ramenai ma sacoche contre ma poitrine d’un geste protecteur.

— Vous devez arrêter cela ! la suppliai-je.

— Elle en est incapable ; elle a perdu le contrôle, me répondit une voix où perçait une appréhension bien compréhensible.

Je me retournai pour faire face à un jeune homme de haute taille, qui avait les yeux fixés sur la fille en flammes. Ses cheveux noirs ondulés descendaient jusqu’au col de son uniforme, celui-là même dont j’avais espéré de toutes mes forces l’apparition : le pourpoint or et écarlate des Fauconniers, le régiment dont la mission était justement de contrôler la magie afin d’éviter que des choses pareilles se produisent.

— Les Grâces soient louées, c’est une chance que vous soyez là ! Pouvez-vous l’arrêter ?

— Hélas, non. (Il prit une inspiration profonde, l’air incertain.) Mais vous, vous le pouvez, si vous en avez le courage.

— Comment ? (Une autre folie venait s’ajouter à l’horreur du malefeu.) Mais voyons, je ne suis pas Fauconnier !

— Et c’est justement pour cette raison que vous pouvez le faire. (Un délicat bracelet scintilla dans la main qu’il me tendit.) Croyez-vous pouvoir passer ceci à son poignet ?

Le bracelet était constitué d’un entrelacs complexe de fils d’or et de perles écarlates, conçu pour se serrer quand on tirait sur ses extrémités. Je reconnus la forme du motif d’après une gravure d’un de mes livres : il s’agissait d’un jet de Fauconnier. On l’appelait ainsi en référence aux courtes lanières utilisées en fauconnerie pour retenir les rapaces ; ce bracelet avait le pouvoir de refréner la magie.

— Mais elle est en feu, objectai-je.

— Je le sais bien. Je n’ai pas dit que cela ne présentait aucun danger. (Ses yeux verts, intenses, se voilèrent.) Je ne peux pas le faire moi-même. Je suis déjà lié à une autre. Je ne vous le demanderais pas s’il ne s’agissait pas d’une situation critique. Plus le malefeu consume de vies, plus il s’étend. Il pourrait dévorer Raverra tout entière.

J’hésitai. Le jet pendait au bout de ses doigts.

— Je comprends, dit-il. Je n’aurais jamais dû…

— Je vais le faire, décidai-je en me saisissant du jet avant de pouvoir y réfléchir à deux fois.

— Soyez-en remerciée. (Il m’adressa un sourire étrangement mélancolique.) Je vais la distraire, le temps que vous puissiez l’approcher. Vous réussirez, j’en suis sûr.

Le Fauconnier se rua vers les flammes bondissantes, abandonnant le jet comme une question sans réponse.

Il fit le tour de la petite place pour venir se positionner au bord du canal, et il interpella la fille pour attirer son attention.

— Toi, la sorcière !

Elle se tourna vers lui, suivie d’une traîne de flammes aussi longue que celle d’une reine. Le feu commença à grimper les murs de brique de la maison la plus proche en vrilles incandescentes.

La voix du Fauconnier résonna par-dessus la clameur de la foule qui s’agglutinait de l’autre côté du canal.

— Au nom de Sa Sérénité le doge, je t’inféode à l’ordre des Faucons de Raverra !

Cette déclaration attira effectivement l’attention de la fille, et les flammes se courbèrent vers le Fauconnier, comme attisées sous le souffle d’une puissante rafale.

— Toi aussi tu veux me prendre, mais je ne t’appartiens pas non plus ! (Sa voix rugissait tel un brasier.) Tu crois pouvoir me soumettre ? Mon feu va te dévorer !

Elle allait le tuer à son tour. À moins que je ne l’arrête.

Mon cœur tressautait ainsi qu’un mouchoir dans la main tremblante d’une vieille douairière, et je m’efforçai de me calmer et de réfléchir. Peut-être ne m’attaquerait-elle pas si je ne me ruais pas directement sur elle. Je glissai ma précieuse sacoche sous mon manteau et me dirigeai d’un pas rapide vers le pont, comme si j’avais voulu fuir les lieux. Je n’avais guère à me forcer pour faire semblant d’être apeurée, et certains dans la foule sur l’autre berge m’encouragèrent par des signes à venir me réfugier auprès d’eux.

Mes jambes tremblaient sous l’envie de suivre leur conseil et de traverser le pont en courant. Je ne pouvais supporter la pensée des pages de Muscati disparaissant en une poignée de cendres.

Je resserrai mes doigts sur le jet.

Le Fauconnier tendit la main vers la fille pour garder toute son attention.

— De par la loi en vigueur, tu appartiens à Raverra depuis l’instant où tu as vu le jour en portant la marque des mages. J’ignore comment tu as fait pour rester cachée aussi longtemps, mais c’est terminé. Suis-moi.

Le malefeu rugit vers lui en une vague de flammes bleu-blanc.

— Que la peste t’emporte ! le maudit la fille en dressant le poing en signe de défi. Si Raverra veut mon feu, je ne l’en priverai pas. Que la ville brûle !

Je me jetai en avant pour couvrir les quelques mètres qui nous séparaient encore, en bondissant par-dessus les traînées de flammes qui serpentaient au sol. Les yeux mi-clos face à l’onde de chaleur ardente, je tendis la main et passai le jet sur le poing levé de la fille.

L’effet fut immédiat. Les flammes vacillèrent, telle une bougie soufflée par un brusque courant d’air. Le Fauconnier recula d’un pas, les bras levés pour se protéger le visage, le bord de son bel uniforme roussi et fumant.

La fille chancela, et le feu dans ses yeux s’éteignit. Le jet doré brillait autour de son maigre poignet.

Elle s’effondra sur les pavés.

Ma main me lança d’une douleur cuisante, et je la ramenai contre ma poitrine en sifflant entre mes dents. Ce bref instant de contact avait brûlé ma peau et noirci mes bottes ainsi que mon manteau. Ma sacoche, les Grâces soient louées, semblait intacte.

De l’autre côté du pont, la foule poussa des cris de joie, avant de se disperser. Le spectacle était terminé, et personne ne tenait à s’approcher d’une sorcière du feu, même inconsciente.

Je ne pouvais les en blâmer. Il ne restait aucune trace des infortunés tombés dans le canal, mais l’odeur de chair brûlée s’attardait horriblement dans l’air, et les flancs des bâtiments les plus proches étaient striés de cicatrices noires et calcinées.

Le Fauconnier vint me rejoindre, le visage éclairé d’un sourire soulagé.

— Bien joué ! Je suis impressionné. Vous êtes indemne ?

Un léger vertige me saisit en comprenant que c’était terminé. J’avais sauvé, si ce n’était Raverra tout entière, au moins un quartier de la ville, et cela de mes seules mains, sans l’appui du nom de ma mère ou de sa fortune.

Il était trop dangereux de se rendre dans la boutique d’un prêteur sur gages, m’avait-on dit ? Ha ! Je venais d’arrêter une sorcière du feu. Je retournai son sourire au Fauconnier, en cachant ma main brûlée dans ma manche.

— Lieutenant Marcello Verdi, à votre service, se présenta-t-il en s’inclinant. Puis-je savoir votre nom, brave demoiselle ?

— Amalia Cornaro.

— Soyez donc la bienvenue chez les Fauconniers du doge, mademoiselle…

Il s’interrompit, son sourire s’effaça et son visage à la peau mate perdit de ses couleurs.

— Cornaro, répéta-t-il d’un air hébété. Vous… vous ne seriez quand même pas de la famille de la Contessa Lissandra Cornaro, n’est-ce pas ?

Je sentis ma joie et mon soulagement s’étioler.

— C’est ma mère.

— Par les Enfers, murmura le lieutenant.


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