#premiersinstants - Maître des djinns

Découvrez les #premiersInstants sur notre librairie ! On vous offre tout simplement de découvrir les premiers chapitres de nos romans préférés. Parce qu'il n'y a rien de plus excitant que de parcourir les premières pages d'une nouvelle histoire... Bonne lecture ! 

 

CHAPITRE PREMIER

Archibald James Portendorf n’aimait pas les escaliers. Avec leur succession absurde de degrés qui grimpaient sans relâche, comme par mesquinerie. À croire, pensait-il parfois, qu’il les entendait même ricaner. Si les marches avaient des yeux, elles ne se contenteraient pas de se gausser – à le voir ainsi souffler dans ses moustaches auburn retroussées, ses courtes jambes flageolant sous son embonpoint. Il trouvait criminel, en cette ère moderne, que l’on permît encore aux escaliers d’exister – alors que les ascenseurs transportaient leurs passagers dans le plus grand confort.
Il posa son chargement pour s’appuyer un instant contre une statue de théière en cuivre géante, dont le bec n’en avait pas seulement le nom mais la forme. Quelle honte qu’à son âge il dût souffrir pareille indignité, lui qui avait atteint soixante et un ans en cette année 1912. Il aurait pu jouir d’une paisible soirée à siroter un bon cordial, au lieu de crapahuter sur de satanées marches !
« Au nom du roi, de la nation et de la compagnie », grommela-t-il.
Épongeant la sueur de son front, il regretta de ne pouvoir en faire autant avec l’humidité qui lui poissait le dos et d’autres régions inavouables de sa personne, que, par chance, son costume foncé dissimulait. Il faisait chaud pour un mois de novembre, et, dans ce pays où l’on suffoquait, son corps semblait avoir oublié comment ne pas transpirer. Avec un soupir, il posa un regard las sur une fenêtre en ogive. À cette heure, il distinguait encore la forme pentue des pyramides, dont la pierre scintillait sous les rayons d’une pleine lune resplendissante dans le ciel noir.
L’Égypte. Joyau mystérieux de l’Orient, terre des pharaons, des légendaires Mamelouks et de mille et une merveilles. Depuis près de dix longues années, Archibald y séjournait trois, quatre, parfois six mois d’affilée. Et rien n’était plus certain : il en avait soupé.
Il n’en pouvait plus de ce pays épouvantablement aride, qui, trente ans plus tôt, s’apprêtait à rejoindre les conquêtes de l’Empire de Sa Majesté. Désormais, l’Égypte siégeait parmi les grandes puissances et Le Caire distançait à grand train Londres, voire Paris. Ses habitants se pavanaient dans les rues – reléguant avec sarcasme l’Angleterre au statut de « petite île morne ». La cuisine locale irritait l’estomac. L’appel à la prière retentissait à toute heure du jour et de la nuit. Et tout le monde prenait un malin plaisir à feindre de ne pas comprendre l’anglais alors qu’Archibald savait pertinemment qu’il n’en était rien !
Et puis il y avait les djinns. Ces êtres contre-nature !
Archibald poussa un nouveau soupir en caressant du pouce le G brodé au fil lavande sur son mouchoir. Georgiana le lui avait offert avant leur mariage. Elle exécrait autant que lui ses déplacements, abandonnée à Londres qu’elle était, sans rien à faire que superviser les domestiques.
« Plus que quelques semaines, ma chère », lui avait-il assuré. Quelques semaines et il monterait à bord du dirigeable qui le ramènerait chez lui. Comme il se réjouissait de revoir sa « petite île morne », où l’accueillerait un mois de novembre sagement froid et pluvieux. Il flânerait dans les rues étroites, dont il savourerait chaque relent nauséabond. À Noël, il s’enivrerait sans retenue – au bon vieux whisky anglais !
Ces pensées le réconfortèrent. Il ramassa le paquet et reprit son ascension d’un pas cadencé, en fredonnant l’air de Rule, Britannia ! Hélas, une once de patriotisme ne rivalisait guère avec la désobligeance de ces escaliers. Une fois au sommet des marches, toute vigueur l’avait déserté. Il s’arrêta, pantelant, devant une haute porte à double battant en bois si foncé qu’il en paraissait noir, enchâssée dans une arche de pierre, et souffla bruyamment, les mains appuyées sur les genoux.
Quand il se redressa, il inclina la tête, intrigué par un tintement lointain. Il entendait ce bruit insolite par intermittence depuis des semaines – l’écho distant du métal contre le métal. Il s’en était ouvert aux domestiques, mais la plupart ne l’avaient jamais entendu. Ceux qui le percevaient l’attribuaient à quelque djinn invisible logé dans les murs et lui avaient conseillé de réciter des psaumes. Le son provenait pourtant bien de quelque p…
« Portendorf ! »
Archibald se raidit en entendant son nom. Ajustant sa tenue, il se retourna pour découvrir deux hommes qui venaient à sa rencontre d’un pas énergique. Il manqua grimacer à la vue du premier mais se força à garder contenance.
Wesley Dalton évoquait à Archibald une caricature d’aristocrate édouardien : des cheveux d’un blond doré séparés par une raie impeccable, une moustache finement cirée et une figure pétrie d’assurance, du menton à fossette jusqu’aux sourcils. Ce qui, mis bout à bout, en devenait écœurant. Le jeune homme vint lui asséner une vigoureuse claque dans le dos qui faillit le renverser.
« Je ne suis donc pas le seul en retard à la petite soirée de la compagnie ! Moi qui croyais devoir présenter des excuses au vieux. Entrer aux côtés du petit Kaiser devrait m’éviter les remontrances ! »
Archibald lui offrit un sourire crispé. Portendorf était un nom anglais, vieux de plusieurs siècles. Et puis il était d’origine autrichienne, pas allemande. Néanmoins, il aurait été impoli de prendre ombrage d’une innocente plaisanterie. Il salua donc son interlocuteur et lui serra la main.
« J’arrive tout droit du Fayoum », précisa Dalton. Ce qui expliquait sa tenue – un uniforme d’aviateur beige, au pantalon rentré dans des bottes noires. Il avait probablement voyagé à bord de l’un de ces planeurs biplaces tellement prisés dans la région. « On m’a signalé une momie susceptible de m’intéresser. Ce n’était qu’un vulgaire canular, en fin de compte. Croyez-le ou non, les indigènes l’avaient fabriquée à partir de paille et de plâtre ! »
Archibald n’avait aucun mal à le croire. Dalton nourrissait une véritable obsession pour les momies – dans son obstination à prouver sa théorie selon laquelle les dirigeants de l’Égypte ancienne, cousins aux cheveux blonds des Anglo-Saxons, régnaient sur les hordes à peau foncée de leur royaume. Archibald n’était pas moins raciste qu’un autre, mais même lui n’y voyait qu’un ramassis d’inepties.
« Je vais finir par croire, Moustafa, poursuivi Dalton en ôtant ses gants, que tu te plais à me faire courir après de folles chimères. »
Archibald avait pour ainsi dire oublié le second homme, qui, silencieux, se fondait dans le décor : le serviteur de Dalton, Moustafa – bien qu’il fût de plus en plus difficile d’employer des natifs pour des expéditions de cette nature. Les momies se faisaient rares depuis que le Parlement égyptien en avait restreint le commerce. Cependant, Moustafa semblait toujours capable d’alimenter Dalton en nouvelles pistes – toutes plus infructueuses les unes que les autres et, comme Archibald le suspectait, à grands frais.
« Je ne vis que pour servir, répondit Moustafa dans un anglais heurté, en récupérant les gants, qu’il glissa dans sa robe bleue.
— Toujours à tendre la main pour un bakchich, grommela Dalton. Ils ne valent pas mieux que les gamins des rues à Londres. Ils vous dépouilleraient sans le moindre scrupule si on les laissait faire. »
Moustafa posa les yeux sur Archibald, ses lèvres pleines esquissant un discret sourire.
« Grand Dieu, s’exclama Dalton. Serait-ce… l’objet ? »
Archibald s’empara vivement du paquet posé à terre. Il avait négocié bec et ongles pour l’acquérir, il ne tolérerait pas qu’un autre y laissât traîner ses gros doigts. « Vous le découvrirez en même temps que tout le monde », déclara-t-il.
Dalton afficha un air déçu, teinté d’indignation. Mais il haussa imperceptiblement les épaules. « Bien entendu. Permettez-moi, alors. » Les lourdes portes crissèrent sur la pierre lorsqu’il les poussa.
De l’autre côté s’ouvrait une salle circulaire aux murs décorés de motifs or, fauve, verts et terre d’ombre sur fond bleu roi. Leur surface lisse scintillait à la lumière d’un lustre en laiton, ajouré de fines étoiles dans un style arabe. Des colonnes se dressaient sur tout le pourtour, entre lesquelles s’élançaient des arches striées de bandes ocre. Une impressionnante exubérance à l’orientale, des plus indiquées pour la Fraternité hermétique d’al-Jahiz.
Deux eunuques chaudières, au faciès de cuivre lisse, inhumain et impassible, s’avancèrent. De leurs doigts métalliques préhensiles, ils leur présentaient à chacun une paire de gants blancs, une robe noire et un tarbouche assorti orné d’un gland doré. Archibald prit ce qu’on lui tendait, enfila le long vêtement par-dessus son costume et coiffa le couvre-chef – en veillant à placer à l’avant le symbole brodé au fil d’or représentant un cimeterre et un croissant inversé.
Dans le hall se trouvaient vingt-quatre hommes, Dalton et lui-même compris. Moustafa était respectueusement resté dans le couloir. Tous arboraient la tenue d’apparat de la Fraternité, complétée pour certains de tabliers ou de ceintures en tissu coloré à l’aune de leur rang. Ils conversaient par grappes de deux ou trois, tandis que des eunuques chaudières circulaient entre eux pour servir des rafraîchissements.
Archibald connaissait chacun des convives, tous employés de la compagnie – l’unique porte d’entrée dans la Fraternité. On le salua à son passage, et il en allait de son honneur de s’arrêter pour rendre une poignée de main et donner l’accolade – un rituel hérité des gens du cru. Tous lorgnaient le paquet qu’il tenait soigneusement hors de portée des doigts avides. Une tâche laborieuse, dont Archibald se réjouit de se libérer, abandonnant Dalton en compagnie de leurs confrères. Alors qu’il s’écartait de l’attroupement, il repéra celui qu’il était venu voir.
Lord Alistair Worthington, grand maître de la Fraternité hermétique d’al-Jahiz, arborait une imposante carrure, drapée dans une somptueuse robe pourpre ourlée d’argent. Assis dans un fauteuil à haut dossier aux allures de trône, il siégeait à une table noire en demi-lune. Derrière lui, une longue bannière blanche aux armes de la Fraternité pendait au mur.
Archibald se rappelait à peine un temps où Lord Worthington n’était pas « le vieux ». Avec ses cheveux blancs et ses traits patriciens, le dirigeant de la Worthington Company semblait taillé pour le rôle d’archiprêtre de leur société ésotérique. Il avait fondé la Fraternité en 1898 avec pour mission de mettre au jour la sagesse d’al-Jahiz – le mystique soudanais disparu qui avait à jamais bouleversé le monde.
Le fruit de ce labeur parait les murs : une tunique maculée de sang, une équation alchimique réputée écrite de sa main, un coran qui lui avait servi à dispenser ses enseignements. Archibald avait œuvré à l’acquisition de nombre de ces objets, à l’instar du paquet qu’il apportait à présent. Pourtant, au fil de leur quête, nul confrère n’avait accédé à une sagesse divine ni découvert de lois secrètes gouvernant les cieux. La Fraternité était au contraire devenue un cercle de romantiques – et d’hurluberlus comme Dalton. La foi d’Archibald avait vacillé avec les années, comme la mèche d’une bougie qui aurait trop longtemps brûlé. Mais il tenait sa langue. Après tout, il appartenait à la compagnie.
Quand il se présenta devant Lord Worthington, ce dernier n’était pas seul. Edward Pennington l’accompagnait, l’un des doyens de l’entreprise et fervent convaincu, quoiqu’à moitié gâteux. Assis entre deux convives, il dodelinait de sa tête flétrie, tandis qu’ils lui parlaient tous deux à l’oreille.
« Les Allemands sèment un terrible désordre en Europe », commenta la femme à sa gauche – la seule dans la salle : une beauté basanée aux grands yeux liquides soulignés de khôl noir et aux longs cheveux tressés qui lui tombaient sous les épaules. Son large pectoral, constitué de rangées de perles de pierre vertes et turquoise, contrastait avec sa robe blanche. « Voilà maintenant que le Kaiser et le tsar échangent quotidiennement des noms d’oiseaux comme des enfants », poursuivit-elle en anglais avec un fort accent.
Pennington n’eut pas le temps de réagir que l’homme assis à sa droite prit la parole. Il ne portait rien de moins qu’une peau de bête tachetée jetée sur ses épaules carrées. « Sans compter les Français. Ils n’ont pas réglé leurs comptes avec les Ottomans en Algérie. »
La femme émit un claquement de langue. « Les Ottomans sont trop dispersés. Ils cherchent à reprendre le Maghreb alors qu’ils peinent à contrôler les Balkans. »
Archibald les écouta pérorer tandis que le pauvre Pennington, lui, peinait à se faire entendre. Le duo lui rappelait à quel point la Fraternité s’était égarée.
« Tout ce que j’espère, c’est que l’Égypte ne se trouve pas entraînée dans vos conflits, soupira la femme. La dernière chose dont nous avons besoin, c’est une guerre.
— Il n’y aura pas de guerre », lui assura Lord Worthington. Son timbre résonna avec une clarté tranquille qui imposa le silence à la table. « Nous vivons à un âge industriel. Nous concevons des vaisseaux capables de traverser les mers et de fendre les nuages. Avec notre maîtrise des vapeurs toxiques et les talents retrouvés de votre pays en alchimie et dans les arts mystiques ? Quelles nouvelles armes abominables cette époque risque-t-elle encore d’inventer ? » Il secoua la tête comme pour dissiper ces sombres conjectures. « Non, ce monde ne peut se permettre d’entrer en guerre. C’est pourquoi j’ai prêté mon concours à votre roi à l’occasion de l’imminent sommet des nations. Seule la paix nous permettra d’avancer. Sinon nous périrons tous, à n’en pas douter. »
Il y eut un silence, avant que la femme ne levât sa coupe. « Les Égyptiens apprécient les toasts autant que vous, les Anglais. Fi sehetak, dit-on souvent : santé. Peut-être devrions-nous aujourd’hui trinquer à la paix. »
Lord Worthington inclina la tête en l’imitant. « À la paix. » Les autres convives se joignirent à eux, y compris le vieux Pennington, qui, à un moment donné, remarqua Archibald.
« Archie ! Nous craignions de ne pas vous voir ! Approchez, voyons. Diantre, mais vous n’avez rien à boire ! »
Archibald marmonna des excuses en acceptant la boisson que lui offrait un eunuque chaudière. Il se plia aux présentations officielles d’usage puis prit place à côté de la femme dont émanait un capiteux parfum sucré.
« Archie a joué un rôle primordial dans la fondation de la Fraternité, rapporta Lord Worthington. Il a supervisé l’acquisition même de cette demeure, un pavillon de chasse édifié pour l’ancien basha. À l’époque, Gizeh était encore hors des sentiers battus. Archie porte le titre de vizir, autant que… » Le vieil homme se tut, considérant d’un œil bleu pétillant le paquet calé contre une chaise. « Serait-ce…
— En effet, monsieur », le devança Archibald, qui posa le paquet sur la table. Tous les regards convergèrent sur le tissu foncé et la conversation mourut sur les lèvres. Même Pennington, pourtant sénile, ouvrait des yeux de merlan frit.
Lord Worthington tendit une main impatiente puis se ravisa. « Non. Nous présenterons ce trésor à la Fraternité… » Comme par enchantement retentit le tintement opportun d’une cloche qui sonnait l’heure. « Ah ! À point nommé ! Si vous voulez bien réclamer le silence, Archie ? »
Archibald se leva et attendit la fin du puissant carillon pour annoncer d’une voix forte : « Silence ! Silence ! Le grand maître de la Fraternité exige le silence ! » Le brouhaha se tut à mesure que les convives se tournaient vers eux. Alors Lord Worthington se leva, imité par toute la tablée.
« Ave, grand maître, nous vous saluons ! tonna Archibald.
Ave, grand maître, nous vous saluons ! répéta l’assemblée.
— Merci, cher vizir, dit Lord Worthington. Et bienvenue, mes frères, à ce rassemblement historique. Depuis dix ans désormais, nous nous efforçons de marcher dans les pas d’al-Jahiz afin de révéler les mystères dont il a béni notre monde. » Du bras gauche, il désigna la bannière arborant l’insigne de l’ordre, sous laquelle apparaissait l’inscription en lettres d’or : Quærite veritatem. « Cherchez la vérité. Ce ne sont ni les toges ni les conciliabules ni les poignées de main qui unissent notre Fraternité, mais un dessein plus noble et plus grand. Qu’on se le tienne pour dit, et que nul ne se perde en grandiloquence ni en rituel !
» Le monde oscille au bord du précipice. Notre potentiel de création dépasse notre entendement. Nous jouons avec des forces qui risquent de nous détruire. Ainsi revient à la Fraternité la tâche de recouvrer la sagesse la plus sacrée des anciens afin de bâtir un avenir meilleur. Voilà ce que nous devons défendre. Telle doit être notre ultime vérité. » Le vieil homme pointa du doigt le paquet. « Et quel plus bel emblème de cette vocation que ce que nous nous sommes procuré aujourd’hui. » Il déplia un pan de tissu et en dégagea le contenu. « Contemplez… l’épée d’al-Jahiz ! »
Des hoquets de surprise s’élevèrent de l’assemblée. Archibald entendit la femme murmurer ce qui devait être une prière. Il ne pouvait l’en blâmer, lui qui admirait aussi la poignée finement ouvragée, prolongée par une longue lame légèrement incurvée, forgée dans un métal si noir qu’il semblait absorber la lumière.
« Grâce à cette sainte relique, clama Lord Worthington, je consacre de nouveau le dessein de notre Fraternité. Quærite veritatem ! »
L’assistance, qui s’apprêtait à reprendre la devise, en fut empêchée par un bruit sourd.
Archibald, au même titre que les autres, tourna la tête vers les portes. Le choc se reproduisit. Trois fois. Les battants tremblaient à chaque coup de boutoir, comme si une main phénoménale frappait à l’huis. Un bref répit… Puis les vantaux s’ouvrirent à la volée, pour ainsi dire arrachés de leurs gonds, et la poutre qui les barrait se fendit comme une vulgaire brindille. On entendit des cris alarmés et des pas précipités quand les convives s’éloignèrent de l’entrée pulvérisée.
 Les paupières plissées, Archibald vit un homme s’avancer sous l’arche, tout de noir vêtu ; son long pantalon ample était rentré dans des bottes et une chemise ajustée épousait sa poitrine. Il dissimulait son visage derrière un masque noir dont les fentes ovales ne dévoilaient que ses yeux. Il s’immobilisa près des portes brisées pour balayer la salle du regard puis, levant une main gantée, claqua des doigts.
Soudain, il y en eut deux.
Archibald n’en crut pas ses yeux. L’homme venait… de se dédoubler ! Les jumeaux s’entre-regardèrent. Le premier claqua de nouveau des doigts. Ils furent désormais trois. Clac ! Clac ! Clac ! Voilà qu’ils étaient six, six hommes étranges, tous identiques, sortis de nulle part. Ils se tournèrent d’un bloc vers l’assemblée ébahie et avancèrent telles des ombres.
Un désarroi nouveau se répandit dans la salle. Les convives reculèrent en catastrophe devant les intrus silencieux. Archibald réfléchissait à toute allure, cherchant une explication. C’était forcément une supercherie, comme il en avait vu dans les rues de la ville. S’agissait-il de locaux – des voleurs, peut-être, qui s’imaginaient détrousser de riches Anglais ? Arrivés au milieu de la salle, les six lascars se figèrent, aussi raides que des statues. L’insolite irruption fut interrompue par Lord Worthington.
« Qui ose s’introduire dans cette demeure ? » vociféra-t-il d’une voix courroucée. Rien ne transparut dans les six paires d’yeux imperturbables. De colère, Lord Worthington abattit son poing sur la table. « Vous avez pénétré dans le sanctuaire sacré de la Fraternité d’al-Jahiz ! Sortez ou je vous livre aux autorités sur-le-champ !
— S’il s’agit de la maison d’al-Jahiz, intervint une voix, alors je suis dans mon bon droit. »
Un homme de haute stature franchit à grands pas les portes arrachées, drapé dans une robe noire qui flottait derrière lui. Il serrait ses poings, protégés par des gantelets en cotte de mailles foncée, et une capuche noire lui couvrait la tête, dissimulant son visage. Sa seule présence emplit la salle et Archibald se sentit soudain oppressé.
« Qui êtes-vous pour revendiquer pareil droit ? » demanda Lord Worthington.
Le nouveau venu prit place à la tête de ses compagnons et, en guise de réponse, retira sa capuche. Archibald hoqueta. L’homme portait lui aussi un masque : façonné à l’image d’un faciès humain, il était en or, ciselé de mystérieuses inscriptions qui semblaient ondoyer à sa surface. Les yeux, d’un noir d’encre, que l’on distinguait par les ouvertures ovales, luisaient d’une froideur glaciale.
« Je suis le Père des Mystères, déclara-t-il en anglais avec un accent très prononcé. Celui qui arpente le Sentier de la Sagesse. L’Arpenteur des mondes. Baptisé fou ou mystique. Évoqué avec révérence et malédiction. Je suis celui que vous cherchez. Je suis al-Jahiz. Et je suis revenu. »
Un silence sépulcral se déposa sur l’assemblée, tel un lourd linceul. Même Lord Worthington paraissait décontenancé. Archibald, sidéré, ne pouvait que dévisager l’intrus, bouche bée. Ce fut un rire tonitruant qui l’arracha à sa stupeur.
« Sornettes ! » cria-t-on. Archibald grommela en son for intérieur… Dalton.
L’aristocrate se fraya un chemin parmi les invités pour venir se placer devant les hommes en noir et toiser leur meneur avec toute l’insolence de l’aristocratie et de la jeunesse. « Je sais pertinemment que vous n’êtes pas al-Jahiz ! Mes frères ! Observez ce spécimen : grand, des bras et des jambes allongés, une stature caractéristique des Noirs soudanais originaires des climats tropicaux. Or j’affirme qu’al-Jahiz n’était pas noir mais en réalité caucasien ! »
Archibald pria pour que Dalton se tût. Pour l’amour du ciel. Mais l’imbécile poursuivit son discours en désignant l’intrus d’un geste théâtral. « Le véritable al-Jahiz descend des dirigeants de l’Égypte ancienne. Tel est le secret de son génie ! Au milieu de Baker Street ou dans la multitude fourmillante de Wentworth, il ne se distinguerait guère des Londoniens ! J’ai l’intime conviction que, sous ce masque, ne se cache pas le teint délicat de notre lignée anglo-saxonne mais plutôt la contenance noire de suie et basse du front de… »
Dalton s’interrompit quand l’inconnu, jusqu’alors silencieux, leva une main gainée de fer. L’épée dans la poigne de Lord Worthington se mit soudain à bourdonner. Le bruit se mua très vite en plainte aiguë et le vieil homme trembla sous l’intensité de la vibration. L’arme se dégagea brusquement, vola à travers la salle et se logea dans la paume ouverte de l’intrus. Ses doigts se fermèrent sur la poignée et il s’avança, menaçant Dalton à la pointe de la lame. « Un mot de plus et ce sera votre dernier. »
Dalton écarquilla un instant les yeux, louchant sur l’épée. De nouveau, Archibald pria, au nom de tout ce qui était saint, pour que l’impudent fermât son clapet, rien qu’une fois ! Mais, hélas, il n’en fut pas ainsi. Les gens du cru se moquaient souvent des Anglais trop têtus qui, malgré les avertissements, s’exposaient à l’impitoyable soleil de la mi-journée et s’écroulaient sous la chaleur harassante. Le jeune Dalton semblait déterminé à donner raison à ce lieu commun. Il fixa sur l’étranger un regard empreint de toute la condescendance de l’orgueil britannique et de l’hubris coloniale, se préparant à débiter une de ses tirades absurdes.
L’homme au masque d’or ne bougea pas. Mais l’un de ses compagnons, si. Ce fut rapide, comme de voir la pierre prendre vie. Des mains gantées se tendirent vers Dalton et se brouillèrent – en un curieux enchaînement de gestes –, puis le sbire reprit avec fluidité sa pose de statue. Archibald cligna des yeux. Il lui fallut un moment avant de comprendre ce qu’il voyait. Dalton se tenait à la même place. Mais sa tête avait pivoté à cent quatre-vingts degrés. Ou bien son corps, d’ailleurs. Quoi qu’il en fût, son menton reposait désormais selon un angle impossible sur le dos de sa robe et il tendait les bras derrière lui. Il tourna sur lui-même d’une démarche incertaine, pour ainsi dire comique, comme s’il cherchait à comprendre sa posture. Puis il s’arrêta, adressa un dernier regard confus à la cantonade et s’écroula, face contre terre, le bout de ses bottes noires dressé vers le plafond.
La salle s’emplit de hurlements. Certains convives vomirent. Archibald s’efforça de ne pas les imiter.
« C’est inutile… plaida Lord Worthington, le teint cendreux, nul besoin de recourir à la violence. »
L’inconnu riva ses pupilles noires sur le vieil homme. « Il me faut pourtant châtier ceux qui usent de mon nom. Masr a succombé à la décadence, corrompue par des principes étrangers. Mais je suis revenu pour voir mon œuvre achevée.
— Nous pouvons vous aider, j’en suis certain, supplia en hâte Lord Worthington. Si vous êtes bel et bien celui que vous prétendez être, si vous acceptez de nous prouver que vous êtes al-Jahiz, je me tiendrai à votre entière disposition. Je mettrai ma fortune à votre service. Mon influence. Je vous donnerai tout ce qui m’est cher si vous vous révélez digne du nom que vous revendiquez ! »
Choqué, Archibald fit volte-face. Le lord arborait la mine désespérée de qui veut croire, coûte que coûte. De qui en éprouve le besoin viscéral. C’était le spectacle le plus démoralisant qu’Archibald eût jamais vu.
La silhouette drapée de noir évalua Lord Worthington d’un regard qui s’assombrissait à la seconde. « Me donner tout ce qui t’est cher… répéta-t-il avec amertume. Tu n’hésiterais pas, n’est-ce pas ? Je n’ai plus besoin de ce que tu as à m’offrir, vieillard. Mais, si c’est une preuve que tu exiges, je vais t’en donner une. »
Levant l’épée, il la tendit vers les membres de la Fraternité. La salle plongea soudain dans l’obscurité, la lumière des lampes comme tamisée par des ombres. L’aura unique de l’intrus s’épaissit jusqu’à ce qu’Archibald se crût sur le point de tomber à genoux. Il se tourna vers Lord Worthington, qu’il découvrit en feu. Des flammes écarlates dansaient sur ses mains, flétrissaient sa peau, la couvraient de cloques. Pourtant, le vieil homme ne semblait pas le remarquer. Il contemplait la salle, où tous ses confrères brûlaient eux aussi – des corps rongés par un feu sans fumée aussi rouge que le sang. Les flammes contre-nature ne s’attaquaient pas aux vêtements mais dévoraient la chair et les cheveux dans l’écho des hurlements qui résonnaient sous la voûte.
Pas seulement les leurs, se rendit alors compte Archibald, les siens aussi.
Il baissa les yeux : le feu serpentait sur ses bras, ravageant la chair sous sa robe intacte. À côté de lui, la femme poussait des cris stridents et ses râles d’agonie se mêlaient à la terrible cacophonie. Quelque part au-delà de la douleur, au-delà de l’horreur, avant que les derniers lambeaux de lui-même ne se consument, Archibald pleura sa ville de Londres. Il pleura Noël, sa chère Georgiana et les rêves perdus à jamais.

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