#premiersinstants - Sherlock Holmes et la bête des Stapleton

PREMIÈRE PARTIE

1 CONTRETEMPS CANIN


Ayant terminé mes visites matinales, je décidai de passer voir mon grand ami Sherlock Holmes. Par un si bel après-midi de ce début d’automne où la chaleur estivale s’attardait dans l’air londonien, je goûtais particulièrement l’idée de traverser Hyde Park à pied pour me rendre de Kensington à Baker Street. Cependant, le destin avait ses propres plans.

Après avoir franchi le pont de la Serpentine, je poursuivis en direction du nord sur West Carriage Drive. J’étais perdu dans mes pensées. Je méditais surtout sur le fait que, depuis le retour de Holmes dans ma vie quelques mois auparavant, par suite de cette terrible coupure de trois ans durant laquelle, comme le reste du monde, je l’avais cru mort, j’allais de plus en plus souvent chez lui. À l’inverse, mon propre foyer, sans la présence lumineuse de feu ma chère Mary, me paraissait de moins en moins attrayant. Tout dans le mobilier, la vaisselle, les rideaux et tapis, me rappelait ma défunte épouse, puisque c’était elle qui avait choisi tous ces articles domestiques. Il m’apparut subitement que le fait de réintégrer l’ancien logement de mes années de célibataire me donnerait peut-être le coup de fouet dont j’avais besoin. Je résolus de demander à mon ami s’il serait d’accord pour envisager de me voir réemménager.

À cet instant, sur le chemin, je vis un énorme chien noir me charger en grognant avec férocité.

Cela me remplit d’un effroi irrépressible. Je restai paralysé sur place, cheveux dressés. Le chien fondait droit sur moi, telle une flèche filant vers sa cible, et moi, je ne pouvais rien faire d’autre que le regarder ; j’étais impuissant, incapable non seulement de bouger, mais aussi de réfléchir.

La terreur qui me pétrifiait intriguera peut-être ceux de mes lecteurs qui auront oublié que, moins de cinq ans avant ces événements, j’avais déjà rencontré un chien gigantesque sur la lande du Devon ; un chien qui avait provoqué la mort de deux hommes et failli causer la perte d’un troisième. Holmes l’avait certes abattu de cinq balles dans le flanc, mais le terrible croisement de limier et de mastiff continuait de hanter mes rêves. Souvent, je me réveillais dans mon lit, trempé de sueur, le cœur battant à tout rompre, encore convaincu d’être revenu sur la lande brumeuse du Dartmoor et que la bête aux traits phosphorescents me poursuivait, fermement décidée à me déchiqueter avec sa gueule béante hérissée de crocs.

Ainsi donc le chien de Hyde Park me semblait-il sorti d’un cauchemar ; c’était l’incarnation de ma plus grande peur. Il fonçait sur moi avec la ferme intention de me tailler en pièces. Il me restait quelques secondes avant de connaître une fin atroce.

L’animal était à moins de deux mètres de moi, distance qu’il eût pu franchir d’un simple bond étant donné sa taille et sa vitesse, quand, tout à coup, un coup de sifflet suraigu monta des arbres, non loin. Le chien fit un dérapage et s’arrêta si près de moi qu’il m’aurait suffi de me baisser pour le caresser, dans l’hypothèse très improbable où l’envie m’en aurait pris. Campé devant moi, les oreilles dressées, il me dévisageait de ses yeux sombres et avides en montrant les crocs. Il me regardait comme il l’eût fait d’un juteux jambon à l’os ou d’un lapin acculé.

— Lucy ! fit une voix bourrue. Lucy ! Aux pieds, Lucy ! Tout de suite !

La chienne, en entendant son nom, eut un petit mouvement de tête, mais elle parut rechigner à obéir.

— Lucy…, reprit la voix avec un ton nettement menaçant.

Cette fois, l’animal se retourna, non sans faire preuve d’une grande réticence, comme s’il ne supportait pas d’être détourné de cet humain dans la chair duquel il avait apparemment très envie de planter ses crocs.

Un homme apparut, une laisse à la main. Lucy le rejoignit d’un pas nonchalant en lançant, à l’occasion, un coup d’œil gourmand en arrière. L’homme attrapa l’animal par la peau du cou et lui remit sa laisse. Il s’empressa ensuite de venir à ma rencontre, cependant que Lucy trottait à ses côtés.

— Désolé, lança l’homme. J’espère qu’elle ne vous a pas fait peur. Elle est douce comme un agneau, d’habitude, mais parfois, elle s’emporte un peu.

Malgré ma bouche sèche, je parvins à former des mots.

— Elle s’emporte un peu ? Cette sale bête allait m’attaquer. Si vous ne l’aviez pas rappelée, qui sait ce qui serait arrivé !

— Inutile de s’énerver. Vous allez bien, non ? Elle ne vous a pas mordu ?

— Si. Enfin, non. Si, je vais bien. Non, elle ne m’a pas mordu.

— Alors quel est le problème ?

Le maître de Lucy était visiblement quelqu’un de raisonnable et de respectable. Il avait la petite cinquantaine et s’exprimait bien. J’estimai qu’il devait s’agir de quelque notable ; peut-être un avocat ou un expert-comptable. Il semblait authentiquement étonné de me voir m’offusquer du comportement de son chien.

— Le problème, dis-je, c’est que votre Lucy est peut-être « douce comme un agneau », comme vous dites, mais que je n’avais aucun moyen de le savoir. En tout cas, pas en la voyant me charger.

— Vous avez dû vous montrer agressif. On sait bien que les chiens s’emportent contre les gens qui les menacent ou cherchent à les intimider.

— Je vous assure que je n’ai rien fait pour provoquer sa réaction agressive. Je marchais tranquillement sans rien demander à personne.

— Il n’est pas obligatoire de « faire » quelque chose, rétorqua l’homme. Certaines personnes ont tout bonnement une aura d’hostilité envers les chiens. C’est suffisant pour les énerver.

— Une aura de…, bafouillai-je. (Ma peur, comme par un procédé alchimique de sublimation émotionnelle, se transforma en indignation.) Monsieur ! je ne vous permets pas ! C’est quand même quelque chose, de ne pas pouvoir se promener dans un parc sans être attaqué sans raison par un corniaud féroce et mal élevé !

— C’est moi qui ne vous permets pas ! répliqua l’homme en montant la voix comme je venais de le faire. Je vous signale que Lucy est un chien de race, un berger allemand. J’ajoute qu’il n’y a pas de chien mieux dressé qu’elle. Vous avez vu comme elle a réagi à mon rappel. Comme ça.

Il claqua des doigts.

— Pas vraiment, non. Vous l’avez appelée trois ou quatre fois avant qu’elle obéisse. J’ai bien envie de vous dénoncer aux autorités. Que se serait-il passé si vous n’aviez pas été là pour retenir votre chienne ? Et si, au lieu d’être un homme adulte, j’avais été une femme, ou même un enfant ?

— Mais j’étais là, et vous n’êtes ni une femme ni un enfant, répondit l’homme avec un rictus insolent. Votre proposition hypothétique est donc dénuée de sens.

— J’ai des amis à Scotland Yard, vous savez ? Je n’ai qu’un mot à dire, et vous vous retrouverez aux fers en moins de temps qu’il en faut pour le dire.

C’était une menace creuse, et nous le savions tous deux. J’eus même aussitôt honte d’avoir ainsi mis en avant mes maigres liens avec la police. Cependant, le maître de Lucy m’avait tellement agacé que je n’avais pas pu m’en empêcher.

— Ha ! renâcla-t-il. On se cache dans les jupons de la justice parce qu’on a eu peur d’un chien. Trouillard ! Vous êtes une pathétique mauviette !

— Comment m’avez-vous appelé ? Vaurien ! J’ai vu et j’ai fait des choses tellement effrayantes qu’elles dépassent l’entendement d’une lavette de gratte-papier comme vous.

— Lavette, hein ? Vous allez le regretter. J’ai eu une récompense en boxe à Camford. (Mon adversaire noua la laisse de Lucy autour de l’accoudoir du banc le plus proche et entreprit de retirer sa veste.) Cela remonte un peu, mais je n’ai pas oublié grand-chose du noble art.

J’étais tenté de retrousser mes manches pour rosser cet individu, ou du moins pour essayer, mais notre altercation avait provoqué un petit attroupement. Se lancer dans un pugilat en public eût été inconvenant ; pire, un agent de passage risquait de m’arrêter pour voie de fait, ce qui ferait mauvais genre pour le médecin que j’étais. Je pris une profonde inspiration pour me calmer et décidai de me montrer plus adulte que mon adversaire.

— Je n’ai aucune intention de me battre pour une telle fadaise, dis-je. Tenez votre chienne en laisse, dorénavant. C’est tout ce que je vous demande.

Tout en prononçant ces mots, je partis. Je fulminais toujours, et ce fut seulement lorsque je débouchai par Cumberland Gate dans le brouhaha de Marble Arch que je commençai à me calmer. À ce moment, j’en vins à me demander si le chien s’appelait vraiment Lucy. Ce nom me semblait vraiment trop convenable pour un tel monstre. Sauf, bien sûr, si Lucy était le diminutif de Lucifer.

Je ricanais encore de ce petit jeu de mots de mon cru en franchissant le pas de la porte du 221B Baker Street, où allait commencer pour moi une autre aventure bien plus remarquable et périlleuse que mon contretemps canin au parc.

2 LE SOLDAT BISON


— Ah, Watson ! s’exclama Sherlock Holmes lorsque j’entrai dans son appartement. Vous arrivez à point nommé.

— Vous avez un invité, dis-je en indiquant la personne assise en face de Holmes. Ou peut-être s’agit-il d’un client ?

J’espérais que c’était le cas, car rien ne me faisait plus envie que d’aider mon ami dans une nouvelle enquête aussi insolite que les précédentes.

— Un client, confirma Holmes.

L’inconnu se leva et s’inclina avec solennité. Je lui rendis la pareille.

— Caporal Benjamin Grier, à votre service, dit-il en tendant la main.

C’était un grand Noir imposant mais, bien qu’il me dépassât d’une tête et fût moitié plus large d’épaules que moi – sans parler de sa voix, dont le timbre grave roulait comme le tonnerre –, il y avait en lui une douceur et une distinction indéniables. Quant à son sourire, il en émanait une chaleur qui ne pouvait que vous mettre à l’aise.

Pourtant, je ne pus m’empêcher de remarquer une certaine agitation dans le comportement de Grier. Pour moi, c’était le détail qui permettait de le ranger dans la catégorie des clients de Holmes, car rares étaient les visiteurs qui ne venaient pas requérir ses services de détective-conseil et, par conséquent, ne se trouvaient pas, pour une raison ou une autre, dans un certain état d’anxiété.

— Docteur John Watson, répondis-je en lui serrant la main.

Grier avait de la poigne, mais je remarquai qu’il se retenait. Il n’y mettait pas toute sa force ; s’il l’avait voulu, je pense qu’il aurait pu me broyer tous les os de la main.

— Vous rencontrer est un honneur, monsieur. Je suis un grand admirateur de votre œuvre. Je suis un lecteur avide. Hawthorne et Poe sont mes auteurs préférés. Vous, monsieur, vous arrivez troisième, mais de peu.

— Vous êtes trop bon. C’est un honneur d’être rangé en pareille compagnie, d’autant que ma carrière littéraire n’en est encore qu’à ses balbutiements. Américain ?

— Vous m’avez démasqué, dit Grier en laissant échapper un petit ricanement. Qu’est-ce qui m’a trahi ?

— La perspicacité de Watson est sans égale, plaça Holmes avec un haussement de sourcil ironique. Rien ne lui échappe ; surtout pas un fort accent américain. Watson, le caporal Grier est arrivé à peine deux minutes avant vous. Jusqu’ici, j’ai glané quelques petites choses sur lui, mais absolument rien sur la raison de sa visite. C’est un soldat, bien sûr. Il s’est présenté à moi par son grade, comme il l’a fait avec vous. De plus, il est américain. Vous et moi, nous sommes arrivés à ces conclusions. En plus de ces deux inférences assez évidentes, je peux me risquer à en faire quelques autres.

— Je vous en prie, dis-je en m’asseyant.

— Si ça ne vous dérange pas, monsieur Holmes, intervint Grier, je préférerais que nous en venions au fait. La raison qui m’amène est assez urgente ; je crois que chaque seconde compte.

— Naturellement, caporal Grier, fit Holmes avec un geste aimable de la main. Ne perdons pas de temps. Je me demande ce qui vous a poussé – vous, un franc-maçon, qui avez servi au 25e régiment d’infanterie pendant les prétendues « guerres indiennes » – à faire le voyage depuis le sud-ouest de l’Angleterre, assis dans le train côté fenêtre et dans le sens de la marche, pour venir me voir avec tant de hâte.

Grier écarquilla les yeux et en resta bouche bée. Je connaissais bien ce changement d’expression, ayant souvent vu Holmes déduire des détails intimes sur la vie et les habitudes de quelqu’un sur le fondement de sa seule apparence.

— Très bien, monsieur Holmes, dit le soldat. Je ne peux résister. Je vous accorde une minute de mon temps pour m’expliquer comment vous avez découvert ces faits qui sont tous véridiques, aussi vrais que le fait que je suis assis devant vous en ce moment même.

— Une minute suffira amplement. En réalité, je n’ai fait que jouer avec les probabilités en présentant, pour chaque fait, la conjecture la plus réaliste. Bien souvent, c’est l’interprétation la plus simple des preuves qui est la bonne. Tout d’abord, un soldat américain noir ne peut appartenir qu’à quatre régiments, en l’occurrence les 9e et 10e de cavalerie, et les 24e et 25e d’infanterie. Dans l’armée américaine, seuls ces régiments acceptent de recruter des soldats noirs. Les hommes de vos régiments sont connus collectivement sous le nom de « soldats bisons ».

— En effet. Ce nom nous a été donné par les Apaches. La couleur de notre peau et nos cheveux crépus leur rappellent semble-t-il la fourrure et la coiffe de ces animaux. Ce n’est peut-être pas censé être un compliment, mais je préfère le prendre comme tel. Le bison est une bête puissante et noble, docile tant qu’elle n’est pas provoquée, dangereuse quand elle l’est. Mais comment avez-vous déterminé que j’étais dans l’infanterie, et non dans la cavalerie ?

— Facile. Vous êtes beaucoup trop grand pour un cavalier.

Grier acquiesça d’un air amusé.

— Je plains le cheval qui devrait porter un homme de ma carrure sur une longue distance.

— Ce qui vous place par défaut dans l’infanterie, reprit Holmes. Par conséquent, sachant que le choix portait sur deux régiments, j’avais autant de chances de tomber sur le bon que de me tromper. Heureusement, le pari a payé.

— Fort bien, mais qu’est-ce qui vous fait dire que je suis franc-maçon ?

— C’est un fait – encore que peut-être assez peu connu – que la vaste majorité des soldats bisons est aussi franc-maçonne. La probabilité que ce soit votre cas était donc nettement en ma faveur.

— Très bien joué de votre part, jugea Grier, mais je ne vois toujours pas comment vous savez que j’arrive du sud-ouest en train.

— Le talon du ticket, répondit Holmes avec un geste distrait en direction du torse de son interlocuteur. Celui que vous avez rangé dans votre poche de poitrine. Il dépasse assez pour que je distingue les terminaisons « ins », « er » et « est », à partir desquelles il est facile d’extrapoler les mots « chemins », « fer » et « ouest ».

Grier regarda le ticket qui dépassait de sa poche.

— J’avais la réponse sous le nez depuis le début.

— On pourrait en dire autant de la preuve m’ayant permis d’affirmer que vous étiez assis dans le sens de la marche. Avec cette chaleur, j’imagine que l’on devait étouffer dans votre compartiment, et que la fenêtre était au moins partiellement ouverte, si bien que la fumée de la locomotive entrait. Des grains de suie sont restés collés sur la manchette gauche de votre chemise.

Grier inspecta ladite manchette et remarqua – tout comme moi – qu’elle était souillée par quelques minuscules points noirs.

— Dans les trains des Chemins de fer de l’Ouest, reprit Holmes, les compartiments sont du côté gauche du wagon et le couloir est à droite. Le fait que la suie soit sur votre manche gauche nous apprend que vous étiez assis dans le sens de la marche, et côté fenêtre. C’est on ne peut plus simple. (Il jeta un coup d’œil à l’horloge sur la cheminée.) Et voilà, je pense que la minute que vous m’avez allouée est terminée.

— Je vous accorde encore un peu de temps pour me dire comment vous savez que je suis venu en toute hâte.

— Oh, fit Holmes avec légèreté, sur ce point, si vous aviez voyagé tranquillement, vous auriez sans doute pris le temps de vous arranger un peu entre le moment où vous êtes descendu du train à Paddington et celui où vous êtes arrivé sur le pas de ma porte. Le talon de ticket négligemment oublié donne à penser que cela n’a pas été le cas, de même que la rapidité avec laquelle vous êtes monté chez moi. En fait, votre comportement dans son ensemble suggère l’impatience et l’inquiétude. Aussi, assez atermoyé. Caporal Grier, en quoi puis-je vous aider ?

Grier reprit un air sérieux.

— Ce n’est pas moi, monsieur Holmes, qui ai besoin de votre aide. Ou du moins, pas directement. C’est plutôt un vieil ami à moi, un homme que vous connaissez, le docteur Watson et vous.

Holmes joignit le bout des doigts sous son nez et se pencha en avant.

— Continuez.

— Le monsieur en question est un frère maçon. Nous nous sommes rencontrés à la loge Hesperia de Chicago au milieu des années 1880, nous sommes devenus proches et, depuis, nous restons en contact ; nous nous retrouvons chaque fois que les circonstances le permettent, même si nos chemins nous ont menés dans des directions très différentes. Il est canadien de naissance mais a passé la plus grande partie de sa vie en Amérique, jusqu’à ce que la Providence le porte jusqu’aux rives de votre pays il y a cinq ans. Depuis lors, il vit en Angleterre.

— Aha. D’après cette petite description, je crois pouvoir identifier cette personne.

— C’est ce que je pensais. Il m’a dit que vous l’aviez aidé jadis dans un moment de détresse, alors que la mort rôdait et qu’il ne semblait y avoir aucun espoir. Malheureusement, monsieur, il est de nouveau frappé par un drame similaire ; mais cette fois-ci, je crois que le problème est bien plus grave.

— Je dois vous avouer que je suis dans le flou, plaçai-je.

— C’est un état constant, chez vous, Watson, lança un Holmes malicieux.

— Je vous en prie. Vous n’êtes pas juste.

— Mes excuses. Et cependant, je suis surpris, mon vieux, que vous n’ayez pas réussi à interpréter les indices que le caporal Grier nous a fournis. Auriez-vous oublié nos aventures de l’année 89 sur la lande du Dartmoor ? Je sais très bien que vous avez pris des notes copieuses sur l’affaire, et de votre propre aveu, vous avez la ferme intention, un jour ou l’autre, d’en tirer un récit en vue de le publier.

— Mon Dieu, soufflai-je.

Le fait que ma mésaventure, à peine une demi-heure plus tôt, m’eût rappelé contre mon gré le sinistre chien de Stapleton et ses méfaits me sembla une coïncidence tout à fait insolite.

— Oui, fit Holmes. Je vois que tout vous revient.

— L’homme dont je vous parle, reprit Grier, est Henry Baskerville. (Il continua d’un air sombre.) Et je dois vous dire, messieurs, que cette fois, ce n’est pas seulement sa vie qui est en jeu, mais aussi sa santé mentale.

3 LA MALÉDICTION DES BASKERVILLE FRAPPE DE NOUVEAU

— Mais commençons par le commencement…, dit le caporal Benjamin Grier.

— Si ça ne vous dérange pas, répondit Holmes.

L’Américain s’enfonça dans son fauteuil et commença son récit.

— L’armée me devait plusieurs semaines de congés, aussi me suis-je mis en tête de rendre visite à mon vieil ami Henry, de l’autre côté de l’Atlantique. J’avais très envie de connaître son foyer et de voir ce que lui apportait la vie de baronnet. En plus, il avait une femme.

— Lady Audrey.

— Elle-même. Vous la connaissez ?

— J’en ai entendu parler. Une jeune femme du Devonshire, et d’une grande beauté, à ce qu’il paraît.

— Il avait aussi un fils, et je n’avais rencontré ni l’une ni l’autre. Je lui ai écrit pour lui faire part de mes intentions avec une réserve : s’il était devenu trop important pour frayer avec le menu fretin tel que moi, je ne viendrais évidemment pas. Henry m’a répondu sur le même ton taquin : « Normalement, quand des paysans viennent chez moi, je les envoie au diable à coups de fusil, mais pour toi, Benjamin, je ferai une exception. » (Grier poussa un gros soupir.) En l’occurrence, ces mots étaient terriblement prophétiques.

» Au cours de ma traversée de l’océan, j’étais d’humeur joyeuse. J’avais hâte. Sur la foi de la correspondance que nous échangions depuis son départ pour l’Angleterre, il y a des années de cela, tout ce que je savais de la vie d’Henry me donnait à penser qu’il avait trouvé le bonheur. Il était très amoureux d’Audrey. Elle lui avait donné un héritier en bonne santé du nom d’Harry, qui venait d’avoir ses trois ans et dont Henry était manifestement fou. Il s’habituait à la vie dans le Dartmoor, se liait d’amitié avec ses voisins, menait une vie sociale active. Il semblait avoir laissé derrière lui l’histoire du chien et de Jack Stapleton, si c’est bien ainsi que s’appelait cet homme. Dans ses lettres, il était resté très laconique sur cet épisode ; mais d’après ce que j’en avais compris, ç’avait été une épreuve horrible. Au fait, à votre propos, monsieur Holmes, Henry ne tarissait pas d’éloges. Et pour vous non plus, docteur Watson. Il est évident qu’il vous doit la vie à tous les deux. Mais comme les choses changent en un instant ! Que le désastre a tendance à frapper quand on s’y attend le moins ! (D’un mouvement pressant du menton, Grier indiqua la carafe de whisky sur le buffet.) Je sais qu’il est à peine midi passé, messieurs, mais pourrais-je… ?

Je me levai, remplis un verre et le lui tendis. L’air reconnaissant, il but une généreuse rasade.

— Ça va mieux, dit-il avant de reprendre son récit. Sur mon arrivée à Southampton et le trajet qui s’ensuivit pour gagner le Devon, il y a peu à dire sinon qu’un étrange pressentiment s’empara de moi, pressentiment dont l’intensité augmentait à mesure que je m’enfonçais dans les terres. Au début, le charme de la nouveauté fit que mon regard se promenait avec plaisir sur les collines, les rivières et les villages pittoresques devant lesquels passèrent les différents trains que je pris. Mais en entrant dans le Devon, le terrain se fit non seulement plus sauvage, mais aussi, étrangement, plus sinistre : que des hameaux alternant avec des masures de pierre, le tout écrasé par le ciel bas et gris. Je commençais à me sentir oppressé, ce que j’attribuai au paysage morne et à mon épuisement. Moi qui n’ai pas le pied marin, j’avais passé une semaine en mer, et pas dans les meilleures conditions puisque, faute de moyens, je n’avais pu louer qu’une couchette dans l’entrepont. Cependant, une partie de moi était convaincue qu’un désastre m’attendait ; et malheureusement, la suite allait me donner raison.

— D’accord, d’accord, intervint assez sèchement Holmes. Trêve de hors-d’œuvre ! Je vous en supplie, Grier, passons à l’entrée.

On trouvera peut-être cette remarque impolie, et je crains d’ailleurs que son interlocuteur l’ait considérée comme telle. Toutefois, moi qui connaissais intimement les réactions de Holmes, je compris que le récit de Grier l’enthousiasmait et qu’il avait hâte d’en arriver au cœur du problème.

— Vous avez raison, répondit l’Américain avec une certaine raideur. Je vous dis que nous sommes pressés, et c’est moi qui me perds en digressions. Dorénavant, je m’efforcerai d’être concis.

— Mais en même temps, il ne faudra omettre aucun fait important.

— D’accord. Donc, je suis descendu dans un minuscule village nommé Bartonhighstock. Un endroit retiré où il n’y a pour ainsi dire rien d’autre qu’une auberge et un panneau là où le train fait halte.

Je connaissais Bartonhighstock, car c’était précisément dans cette petite gare rurale et isolée que j’étais moi-même descendu du train en compagnie du docteur James Mortimer et de sir Henry lui-même, lors de mon mémorable séjour à Baskerville Hall.

— Henry était censé avoir envoyé une voiture me chercher, poursuivit Grier. Toutefois, personne ne m’attendait. J’attendis une bonne heure, mais toujours rien en vue. C’était bizarre, mais pas inexplicable. Peut-être nous étions-nous mal compris. Henry avait pu se tromper de date, ou bien c’était moi. J’essayais de m’en convaincre malgré mes doutes croissants.

» Je finis par décider de partir à pied, aussi allai-je demander comment me rendre à Baskerville Hall. Il n’y avait pas de chef de gare – la gare étant trop petite – mais il y avait un guichetier. Lorsqu’il entendit où je me rendais, il s’assombrit.

» — Vous avez entendu parler de la récente tragédie qui les a frappés, m’a-t-il dit. Je n’essaierai pas d’imiter son accent à couper au couteau.

» — Quelle tragédie ? demandai-je.

» — La mort de lady Audrey.

» En entendant ces mots, mon cœur s’est serré. Tout à coup, mes appréhensions se justifiaient.

» — Mme la Baronnette a été tuée non loin du manoir, continua le guichetier.

» — Tuée ? Comment ?

» Cette fois, son expression se fit non seulement sombre, mais aussi fuyante.

» — Eh bien, je ne pourrais pas vous dire ce qui a causé sa mort. Personne ne le sait vraiment. Mais c’était une mort terrible. Et des rumeurs courent…

» — Quel genre de rumeurs ?

» — Que c’est l’œuvre d’un monstre. C’est la seule explication étant donné l’état dans lequel se trouvait son corps.

» — « Un monstre », répétai-je, incrédule.

» Je lui demandai plus de détails, mais il n’en avait aucun à me donner. Il se contenta de dire qu’il valait mieux ne pas aller à Baskerville Hall ; ni moi, ni personne d’autre. Puis il me conseilla de repartir de Bartonhighstock par le premier train.

» Il ne m’avait toujours pas révélé comment me rendre au manoir. Je parvins néanmoins à lui soutirer cette information, à défaut d’autre chose. Je peux être très… persuasif, quand je veux. À quoi bon être si solidement bâti si l’on ne peut pas en tirer profit de temps en temps ?

» Il m’a répondu que le manoir était à onze kilomètres, et que le trajet ne serait pas de tout repos ; mais pour un soldat habitué jour après jour aux marches forcées dans le désert, en montagne et dans les prairies, onze kilomètres, ce n’est rien. Après m’être assuré du chemin auprès du guichetier – car il y avait de nombreuses intersections où j’allais devoir tourner, et peu de panneaux pour se repérer – je pris ma valise et partis d’un bon pas. D’après mes estimations, il restait deux heures de jour, et je préférais ne pas me faire surprendre par l’obscurité en pleine campagne, dans un endroit perdu et inhabité.

» Sans ralentir, je suivais d’étroits chemins, descendais et gravissais des pentes bossuées. Le vent se leva, et l’air se rafraîchit assez pour m’obliger à boutonner mon manteau jusqu’au cou. Le ciel chargé s’assombrissait. Tout en marchant, je ressentis un profond chagrin pour mon ami Henry. Veuf après à peine quatre années de mariage… Sans oublier que sa femme lui avait été arrachée dans des circonstances aussi violentes que mystérieuses, à en croire les indices donnés par le guichetier. Je me rappelai avoir lu dans une lettre d’Henry que la croyance populaire tenait les Baskerville pour maudits. Les singeries maléfiques d’un de ses ancêtres, un prénommé Hugo, avaient condamné la famille au malheur. L’une après l’autre, les générations devaient payer pour les péchés de cet homme. Henry avait écrit cela sur le ton de la dérision et, à coup sûr, quand le prétendu chien fantôme qui avait tué son oncle s’était avéré n’être qu’un animal de chair et de sang, il s’était senti rassuré, convaincu qu’il n’était pas victime de quelque étrange héritage de souffrance.

» Cependant, il m’apparut qu’en fin de compte la malédiction des Baskerville était peut-être réelle. Audrey ne serait alors que sa dernière victime en date.

» La nuit approchait à grands pas quand, enfin, j’aperçus ce qui ne pouvait être que le manoir. Comme vous le savez, messieurs, c’est une énorme bâtisse sinistre en granit noir dominée par deux tours jumelles, aux murs recouverts de lierre et percés de petites fenêtres à meneaux à l’air mauvais. Tout ce qu’Henry m’avait dit de sa maison, c’était qu’elle était grande et pleine de coins et de recoins ; et jusqu’à cet instant, dans mon ignorance d’homme du Nouveau Monde, je m’étais représenté quelque grande demeure à portique dans le style américain. Je ne m’étais pas imaginé que ce lieu pût être si ancien, ni si austère.

» Le manoir est niché dans une dépression naturelle bordée d’arbres irréguliers. Alors que je descendais la pente dans sa direction, je croisai un homme et une femme qui remontaient. Lui était grand, avec une barbe noire carrée et l’air lugubre ; quant à elle, elle était imposante, large, et semblait non moins sérieuse. Ils portaient des bagages. À leurs épaules voûtées et aux regards répétés qu’ils jetaient en arrière, je vis qu’ils étaient dans un grand désarroi. Je les saluai et, bientôt, quand ils eurent surmonté leur méfiance initiale, nous entamâmes la discussion. Je compris vite qu’il s’agissait des Barrymore, le majordome et la gouvernante d’Henry.

— Les Barrymore ? intervins-je. Ils travaillent toujours pour sir Henry ? C’est un peu surprenant, étant donné tout ce qu’ils…

— Chut, Watson, m’interrompit Holmes en agitant un doigt moralisateur. Laissez le caporal Grier nous raconter son histoire.

— M. Barrymore ne tarda pas à m’informer que sa femme et lui avaient donné leur démission l’après-midi même et quittaient le manoir pour ne jamais revenir. « Le comportement du maître, dit-il, est devenu déraisonnable. »

» — Depuis la mort de lady Audrey, ajouta sa femme, il a complètement perdu la tête.

» — Le chagrin peut avoir cet effet sur les gens, remarquai-je.

» — Le chagrin ? répliqua Barrymore. Oh, non, monsieur, ce n’est pas du chagrin. C’est quelque chose de bien pire. Je n’irais pas jusqu’à appeler ça de la folie, mais il n’y a pas de meilleur mot pour décrire l’état mental dans lequel se trouve sir Henry. Les crises de colère. Les cris et les divagations à toute heure du jour et de la nuit. Les assiettes cassées, les portraits défigurés…

» — Voilà neuf jours que nous supportons tout ça, reprit Mme Barrymore, qui ne me paraissait pas manquer de force d’âme à en juger par le flegme de son visage. Tout le monde est bouleversé par ce qui est arrivé à Madame, mais rien n’aurait pu nous préparer à la réaction de sir Henry. Il n’a pas prononcé un mot aux funérailles ; il n’a poussé que quelques grognements agressifs. Depuis, ça n’a fait qu’empirer. Ce matin, il a même braqué une arme à feu sur mon mari ! Il a dit qu’il allait le tuer, ou se tuer lui-même ; l’un ou l’autre, cela lui était égal. En ce qui nous concerne, c’est la goutte d’eau. Nous avons démissionné, et bon débarras.

» — C’est pour le petit que je suis désolé, dit M. Barrymore.

» — Vous voulez dire Harry, le fils de sir Henry ? demandai-je.

» — Si nous avons tenu jusqu’ici, c’est pour le bien du petit bout de chou, répondit Mme Barrymore. J’avais presque envie de l’emmener pour le protéger de la fureur de son père, mais si sir Henry nous avait pris en train d’essayer de lui enlever son fils, impossible de dire ce qui se serait passé. Je ne pense pas que nous y aurions survécu, et peut-être qu’Harry serait mort aussi. Cela vous renseigne sur l’étendue de la folie de sir Henry.

» — Vous affirmez être son ami, monsieur, dit le mari.

» — Un bon ami, et qui, je l’espère, a sa confiance.

» — Dans ce cas, peut-être saurez-vous lui parler pour le faire revenir à la raison. Ma femme et moi n’avons pas réussi. Mais je vous préviens, tel qu’il est maintenant, c’est un danger pour tout le monde, et d’abord pour lui-même. En entrant dans Baskerville Hall, vous mettez votre vie en péril.

» — Me voici prévenu, répondis-je. Bonne chance à vous deux.

» — Et à vous, repartit M. Barrymore. Je crains que vous en ayez davantage besoin que nous.

» Sur ce, ils partirent d’un pas lourd dans la nuit. Pour ma part, je pris mon courage à deux mains et, non sans un sentiment d’appréhension que l’on me pardonnera sans doute, je couvris les quatre cents derniers mètres qui me séparaient du manoir.

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