#premiersInstants - Un éclat de Givre

Découvrez les #premiersInstants sur notre librairie ! On vous offre tout simplement de découvrir les premiers chapitres de nos romans préférés. Parce qu'il n'y a rien de plus excitant que de parcourir les premières pages d'une nouvelle histoire... Bonne lecture ! 

Le chanteur de jazz

Certains soirs, dans ma loge, je me laisse emporter par mon rituel, assouplissement, vocalises, costume, maquillage… J’oublie, en vrac, le fond de teint qui coule, la peinture qui pèle sur les murs, les relents de vieille sueur qui imprègnent ma robe, la chaleur étouffante que le ventilateur brasse sans conviction. Pendant quelques minutes, à peine un songe, je me crois revenu au temps d’avant. À cette civilisation que je n’ai pas connue.

 

Du bout des doigts, je change la couleur de mes yeux. Des lentilles de contact vert pâle recouvrent mes iris bruns. Une poignée d’épingles aplatit mes cheveux noirs et courts, déjà gominés par la transpiration. D’un ongle manucuré, je redresse le carton glissé dans le cadre du miroir. Une reproduction en petit format de Portrait of Chris. La pochette de son premier disque. L’original, je ne l’ai jamais vu. Et s’il existe encore, même en cent ans de cachets je ne me pourrais pas me le payer. Dans un cadre ovale, à côté du titre, Chris ne sait pas encore sourire. Elle tient ses mains croisées devant sa robe claire. Une jeune fille sage, en long vêtement de vestale. Sa chevelure remontée en lourdes boucles dégage la naissance du cou. J’enfile ma perruque blond vénitien, qui me donne la même coiffure qu’elle. Je repousse une mèche sur mon front. Derrière moi, dans la loge, mes costumes sur les cintres ondulent dans le souffle du ventilateur. Les tissus sentent l’antimite et le camphre. Un verre de gin allongé d’eau imprime des auréoles sur des partitions oubliées.

Je me farde la bouche en rouge cerise, comme elle. Mon reflet, entre les moisissures vertes qui maculent le miroir, devient son reflet. Une nostalgie douce-amère me monte aux lèvres. Comment peut-on regretter à ce point un siècle que l’on n’a pas vécu ? Je détourne les yeux, noue la sangle pailletée de ma sandale. Quand je me relève, ma robe longue, en soie grège, retombe sur mes souliers de faux cristal.

J’avale d’un trait mon gin à l’eau. Je trinque à Chris, à tous les morts, à la civilisation défunte et aux grandes voix du jazz que je tente de faire revivre, à mon humble mesure, nuit après nuit. L’alcool me réchauffe alors que je n’en ai pas besoin. Je quitte la loge en la fermant à double tour. La clef finit dans une lézarde du mur.

Mes talons claquent sur les marches qui montent vers le club. Un bruit familier qui me rassure, mon trac reflue. Je prends une profonde inspiration. J’entre en scène en apnée. J’avance dans le rond de lumière. Je cligne des paupières, mes faux-cils papillonnent, un laps de seconde. J’échange un regard avec mon pianiste. Il envoie le premier morceau, la première phrase mélodique. Et je me mets à chanter.

Ce soir mon timbre est quasiment celui de Chris. Un contralto à peine voilé. Une douceur d’un autre temps. Une époque révolue prend ses aises sous le plafond noirci. Je vais chercher le public de la voix et du regard. Je prends les spectateurs à témoin. La clim, au fond, près du bar, toussote et meurt lentement.

Le club peut contenir jusqu’à quatre-vingts personnes. Ce soir ils sont une quarantaine, et c’est déjà bien. Ils jouent un rôle, au moins autant que moi. Des gouapes en costumes de milords. Si la salle n’était pas plongée dans la pénombre, on les verrait guindés dans leurs 

fausses robes charleston, leurs smokings trop amidonnés.

La musique parfait l’illusion. Elle estompe les taches sur les murs, les trous entre les lattes du parquet. Le concert ouvre une parenthèse, où l’on se prend à croire qu’il y a encore des terrasses de cafés à Montmartre, des couples d’amoureux dans les escaliers de la butte. Juste dehors, de l’autre côté de la porte. Et, plus loin, à la Gare du Sud, des trains qui partent pour Juan-les-Pins.

 

La nuit s’avance et je demande un entracte. La climatisation a enfin rendu l’âme, mon fond de teint me lâche. Une tache sombre se creuse près du bar, contre le comptoir d’étain, là où Tess se serait accoudée. Tess n’est pas venue ce soir. Je passe derrière le rideau pour me repoudrer. Quand je reviens sur scène, quelqu’un a rempli le vide au bar. Mais ce n’est pas Tess, et mon cœur se serre, un quart de seconde. Ma voix hésite, vibre un peu trop, à peine. Puis je me reprends.

 

Le nouveau venu attrape son verre en esquissant un sourire. Il a sans doute cru que c’était lui, la cause de mon trouble. Soudain je brûle d’envie de le détromper. Mais pour cela, il faudrait encore que j’arrive à lui parler. Depuis quinze jours, il vient à chacun de mes concerts. Et je doute que ce soit pour l’amour du jazz. Beau visage viril, nez cassé, cheveux ras de lutteur. Sa vêture, pantalon brun militaire, brodequins de combat et tee-shirt sans manche, jure dans l’atmosphère feutrée du club. Un Frelot de la Bordure. J’en mettrais ma main à couper. Il détonne ici, le sait et en jouit. Il dégage une assurance tranquille qui tient presque de la provocation. Il m’intrigue. J’aimerais beaucoup lui parler. Il disparaît chaque soir avant que j’y parvienne, avec un art consommé de l’esquive. Nous communiquons, pourtant, à notre manière. Un lien se tisse entre nous au fil des soirs.

La première fois, il s’est planté au bar, le dos droit, la nuque raide. Et il a braqué ses yeux sur moi. Il a des iris noisette très purs, très clairs, étincelants, presque dorés. Un regard de poulbot ou de fauve. Il m’a fait comprendre qu’il était venu là pour moi, et qu’il n’était absolument pas sensible aux charmes du lieu. Ni aux miens, d’ailleurs. Toute sa soirée, il l’a passée au comptoir, impassible. Un bloc de granit, un défi à la langueur du club. Aux notes suaves dans ma voix. En retour, je l’ai ignoré. J’ai joué de la séduction, de l’émotion comme rarement, avec chacun des spectateurs présents ce soir-là dans la salle. Sauf avec lui. Et il est revenu le lendemain. Cette fois, il s’est assis sur un des tabourets du bar. Le troisième soir, le patron lui a servi son verre d’eau gazeuse avant même qu’il le demande. Et je ne l’ai plus ignoré.

Nos regards dansent un pas de deux, s’apprivoisent et s’affrontent. Au fil des concerts, le Frelot marque son territoire, pose son verre sans alcool sur sa portion de comptoir. Il s’installe, se rend malgré lui accessible. Il s’assouplit. Ce qui lui évite de finir ankylosé, au moins. Et moi je tourne à nouveau la tête du côté du bar. Il y a deux nuits, j’ai posté une petite serveuse à l’entrée, pour qu’elle l’intercepte au passage. Pas un plan très subtil, mais je m’en serais voulu de ne pas essayer. Mon inconnu lui a échappé, bien sûr. Au fond, il veut que ce 

soit moi qui le rattrape. Et jusqu’ici, j’ai échoué.

 

Ce n’est que partie remise. Chaque nouveau soir rebat les cartes. Je rive mes yeux dans les siens. Une étincelle bravache me nargue dans ses iris d’or. Je sens mon pianiste derrière moi, prêt à lancer le rappel. Blame It on My Youth, un flirt doux amer, encore adolescent. Je le chante immobile. Mon corps perd consistance. Seule ma voix existe et danse, sur un fil qui me relie à mon visiteur. Au bout du comptoir, il cille à peine. Au dernier refrain il lève son verre. Par approbation ? Ma voix s’éteint. La salle s’allume. Applaudissements. Je garde le sourire. Mon sourire de scène, bouche de poupée plaquée sur mon visage éclairci à la poudre. Je quitte l’estrade avant même que les mains du public aient cessé de battre. Je me faufile au milieu des tables. Un homme chauve m’interpelle au passage, me demande un autographe. Je ne m’arrête pas, c’est tout juste si j’entends ce qu’il me dit. Il m’attrape le poignet. Je me retourne. Un verre tangue sur le rebord de la table, une flûte à champagne en vieux cristal. Je tends le bras, la rattrape par réflexe à l’instant précis où elle bascule. Je redresse la tête, le bar est désert. L’inconnu est parti.

 

Je sors de la cave en coup de vent, me précipite vers la surface. Dehors, la touffeur de l’air m’écrase les épaules. J’arrache ma perruque. Je regarde autour de moi, dans les rues envahies par la vigne. À la lueur de la lune, je crois discerner mon rôdeur. Une ombre qui s’enfuit vers le sommet de la butte. Dans tout le quartier, il n’y a plus un lampadaire qui fonctionne. La vigne s’en est servie comme tuteurs. Elle les a brisés et tordus. Leurs silhouettes inutiles se contorsionnent en courbes noires sur l’encre du ciel. J’enlève mes sandales, et je m’enfonce dans la nuit.

 

Rue du Mont-Cenis. La vigne, dans sa croissance anarchique, a fait éclater les anciens escaliers. Les pampres sont glissants sous mes pieds nus. Je tiens mes hauts talons à la main gauche. De la droite, je me raccroche aux tiges ligneuses, et aux bouts de rampes qui saillent au milieu du chaos végétal. Les feuilles bruissent et se parlent entre elles. Pourtant il n’y a pas de vent.

Je ne sais pas qui a eu l’idée de planter des Vignes Modifiées autour du Sacré Cœur, c’était bien avant ma naissance, mais depuis elles ont prospéré. Trop. Elles ont recouvert tout Montmartre. Désormais la butte leur appartient. Les maisons disparaissent sous les vrilles. Les racines crèvent les rues et descellent les pavés.

Dernière volée de marches. Je suis à bout de souffle. La sueur me plaque sur la peau la soie trempée de ma robe. La place du Tertre est déserte, recouverte d’un tapis de sarments. Je traque une ombre, un froissement dans la nuit. J’enjambe une souche, je crois voir bouger quelque chose à ma gauche. Je force l’allure. Ma cheville se prend dans un nœud de branches et je trébuche. J’entends un craquement. C’est ma robe. Maintenant elle est fendue au moins jusqu’à la taille. Je retiens un juron même si ça ne va pas la recoudre. Je me relève mais j’ai déjà perdu. Je traverse la place par acquit de conscience, je ne 

Le chanteur de jazz

Certains soirs, dans ma loge, je me laisse emporter par mon rituel, assouplissement, vocalises, costume, maquillage… J’oublie, en vrac, le fond de teint qui coule, la peinture qui pèle sur les murs, les relents de vieille sueur qui imprègnent ma robe, la chaleur étouffante que le ventilateur brasse sans conviction. Pendant quelques minutes, à peine un songe, je me crois revenu au temps d’avant. À cette civilisation que je n’ai pas connue.

 

Du bout des doigts, je change la couleur de mes yeux. Des lentilles de contact vert pâle recouvrent mes iris bruns. Une poignée d’épingles aplatit mes cheveux noirs et courts, déjà gominés par la transpiration. D’un ongle manucuré, je redresse le carton glissé dans le cadre du miroir. Une reproduction en petit format de Portrait of Chris. La pochette de son premier disque. L’original, je ne l’ai jamais vu. Et s’il existe encore, même en cent ans de cachets je ne me pourrais pas me le payer. Dans un cadre ovale, à côté du titre, Chris ne sait pas encore sourire. Elle tient ses mains croisées devant sa robe claire. Une jeune fille sage, en long vêtement de vestale. Sa chevelure remontée en lourdes boucles dégage la naissance du cou. J’enfile ma perruque blond vénitien, qui me donne la même coiffure qu’elle. Je repousse une mèche sur mon front. Derrière moi, dans la loge, mes costumes sur les cintres ondulent dans le souffle du ventilateur. Les tissus sentent l’antimite et le camphre. Un verre de gin allongé d’eau imprime des auréoles sur des partitions oubliées.

Je me farde la bouche en rouge cerise, comme elle. Mon reflet, entre les moisissures vertes qui maculent le miroir, devient son reflet. Une nostalgie douce-amère me monte aux lèvres. Comment peut-on regretter à ce point un siècle que l’on n’a pas vécu ? Je détourne les yeux, noue la sangle pailletée de ma sandale. Quand je me relève, ma robe longue, en soie grège, retombe sur mes souliers de faux cristal.

J’avale d’un trait mon gin à l’eau. Je trinque à Chris, à tous les morts, à la civilisation défunte et aux grandes voix du jazz que je tente de faire revivre, à mon humble mesure, nuit après nuit. L’alcool me réchauffe alors que je n’en ai pas besoin. Je quitte la loge en la fermant à double tour. La clef finit dans une lézarde du mur.

Mes talons claquent sur les marches qui montent vers le club. Un bruit familier qui me rassure, mon trac reflue. Je prends une profonde inspiration. J’entre en scène en apnée. J’avance dans le rond de lumière. Je cligne des paupières, mes faux-cils papillonnent, un laps de seconde. J’échange un regard avec mon pianiste. Il envoie le premier morceau, la première phrase mélodique. Et je me mets à chanter.

Ce soir mon timbre est quasiment celui de Chris. Un contralto à peine voilé. Une douceur d’un autre temps. Une époque révolue prend ses aises sous le plafond noirci. Je vais chercher le public de la voix et du regard. Je prends les spectateurs à témoin. La clim, au fond, près du bar, toussote et meurt lentement.

Le club peut contenir jusqu’à quatre-vingts personnes. Ce soir ils sont une quarantaine, et c’est déjà bien. Ils jouent un rôle, au moins autant que moi. Des gouapes en costumes de milords. Si la salle n’était pas plongée dans la pénombre, on les verrait guindés dans leurs fausses robes charleston, leurs smokings trop amidonnés.

La musique parfait l’illusion. Elle estompe les taches sur les murs, les trous entre les lattes du parquet. Le concert ouvre une parenthèse, où l’on se prend à croire qu’il y a encore des terrasses de cafés à Montmartre, des couples d’amoureux dans les escaliers de la butte. Juste dehors, de l’autre côté de la porte. Et, plus loin, à la Gare du Sud, des trains qui partent pour Juan-les-Pins.

 

La nuit s’avance et je demande un entracte. La climatisation a enfin rendu l’âme, mon fond de teint me lâche. Une tache sombre se creuse près du bar, contre le comptoir d’étain, là où Tess se serait accoudée. Tess n’est pas venue ce soir. Je passe derrière le rideau pour me repoudrer. Quand je reviens sur scène, quelqu’un a rempli le vide au bar. Mais ce n’est pas Tess, et mon cœur se serre, un quart de seconde. Ma voix hésite, vibre un peu trop, à peine. Puis je me reprends.

 

Le nouveau venu attrape son verre en esquissant un sourire. Il a sans doute cru que c’était lui, la cause de mon trouble. Soudain je brûle d’envie de le détromper. Mais pour cela, il faudrait encore que j’arrive à lui parler. Depuis quinze jours, il vient à chacun de mes concerts. Et je doute que ce soit pour l’amour du jazz. Beau visage viril, nez cassé, cheveux ras de lutteur. Sa vêture, pantalon brun militaire, brodequins de combat et tee-shirt sans manche, jure dans l’atmosphère feutrée du club. Un Frelot de la Bordure. J’en mettrais ma main à couper. Il détonne ici, le sait et en jouit. Il dégage une assurance tranquille qui tient presque de la provocation. Il m’intrigue. J’aimerais beaucoup lui parler. Il disparaît chaque soir avant que j’y parvienne, avec un art consommé de l’esquive. Nous communiquons, pourtant, à notre manière. Un lien se tisse entre nous au fil des soirs.

La première fois, il s’est planté au bar, le dos droit, la nuque raide. Et il a braqué ses yeux sur moi. Il a des iris noisette très purs, très clairs, étincelants, presque dorés. Un regard de poulbot ou de fauve. Il m’a fait comprendre qu’il était venu là pour moi, et qu’il n’était absolument pas sensible aux charmes du lieu. Ni aux miens, d’ailleurs. Toute sa soirée, il l’a passée au comptoir, impassible. Un bloc de granit, un défi à la langueur du club. Aux notes suaves dans ma voix. En retour, je l’ai ignoré. J’ai joué de la séduction, de l’émotion comme rarement, avec chacun des spectateurs présents ce soir-là dans la salle. Sauf avec lui. Et il est revenu le lendemain. Cette fois, il s’est assis sur un des tabourets du bar. Le troisième soir, le patron lui a servi son verre d’eau gazeuse avant même qu’il le demande. Et je ne l’ai plus ignoré.

Nos regards dansent un pas de deux, s’apprivoisent et s’affrontent. Au fil des concerts, le Frelot marque son territoire, pose son verre sans alcool sur sa portion de comptoir. Il s’installe, se rend malgré lui accessible. Il s’assouplit. Ce qui lui évite de finir ankylosé, au moins. Et moi je tourne à nouveau la tête du côté du bar. Il y a deux nuits, j’ai posté une petite serveuse à l’entrée, pour qu’elle l’intercepte au passage. Pas un plan très subtil, mais je m’en serais voulu de ne pas essayer. Mon inconnu lui a échappé, bien sûr. Au fond, il veut que ce soit moi qui le rattrape. Et jusqu’ici, j’ai échoué.

 

Ce n’est que partie remise. Chaque nouveau soir rebat les cartes. Je rive mes yeux dans les siens. Une étincelle bravache me nargue dans ses iris d’or. Je sens mon pianiste derrière moi, prêt à lancer le rappel. Blame It on My Youth, un flirt doux amer, encore adolescent. Je le chante immobile. Mon corps perd consistance. Seule ma voix existe et danse, sur un fil qui me relie à mon visiteur. Au bout du comptoir, il cille à peine. Au dernier refrain il lève son verre. Par approbation ? Ma voix s’éteint. La salle s’allume. Applaudissements. Je garde le sourire. Mon sourire de scène, bouche de poupée plaquée sur mon visage éclairci à la poudre. Je quitte l’estrade avant même que les mains du public aient cessé de battre. Je me faufile au milieu des tables. Un homme chauve m’interpelle au passage, me demande un autographe. Je ne m’arrête pas, c’est tout juste si j’entends ce qu’il me dit. Il m’attrape le poignet. Je me retourne. Un verre tangue sur le rebord de la table, une flûte à champagne en vieux cristal. Je tends le bras, la rattrape par réflexe à l’instant précis où elle bascule. Je redresse la tête, le bar est désert. L’inconnu est parti.

 

Je sors de la cave en coup de vent, me précipite vers la surface. Dehors, la touffeur de l’air m’écrase les épaules. J’arrache ma perruque. Je regarde autour de moi, dans les rues envahies par la vigne. À la lueur de la lune, je crois discerner mon rôdeur. Une ombre qui s’enfuit vers le sommet de la butte. Dans tout le quartier, il n’y a plus un lampadaire qui fonctionne. La vigne s’en est servie comme tuteurs. Elle les a brisés et tordus. Leurs silhouettes inutiles se contorsionnent en courbes noires sur l’encre du ciel. J’enlève mes sandales, et je m’enfonce dans la nuit.

 

Rue du Mont-Cenis. La vigne, dans sa croissance anarchique, a fait éclater les anciens escaliers. Les pampres sont glissants sous mes pieds nus. Je tiens mes hauts talons à la main gauche. De la droite, je me raccroche aux tiges ligneuses, et aux bouts de rampes qui saillent au milieu du chaos végétal. Les feuilles bruissent et se parlent entre elles. Pourtant il n’y a pas de vent.

Je ne sais pas qui a eu l’idée de planter des Vignes Modifiées autour du Sacré Cœur, c’était bien avant ma naissance, mais depuis elles ont prospéré. Trop. Elles ont recouvert tout Montmartre. Désormais la butte leur appartient. Les maisons disparaissent sous les vrilles. Les racines crèvent les rues et descellent les pavés.

Dernière volée de marches. Je suis à bout de souffle. La sueur me plaque sur la peau la soie trempée de ma robe. La place du Tertre est déserte, recouverte d’un tapis de sarments. Je traque une ombre, un froissement dans la nuit. J’enjambe une souche, je crois voir bouger quelque chose à ma gauche. Je force l’allure. Ma cheville se prend dans un nœud de branches et je trébuche. J’entends un craquement. C’est ma robe. Maintenant elle est fendue au moins jusqu’à la taille. Je retiens un juron même si ça ne va pas la recoudre. Je me relève mais j’ai déjà perdu. Je traverse la place par acquit de conscience, je ne rattraperai personne cette nuit. Je ralentis le pas. Je décolle mes faux cils, nettoie du dos de la main un peu de rouge à lèvres, qui a filé sur mes dents.

 

Plus loin sur ma gauche, les ruines du Sacré-Cœur blanchissent sous la lune, à la façon d’un temple antique. J’attache la bride de mes sandales autour de mon poignet. Je grimpe entre les ramures enchevêtrées, jusqu’au monument éboulé. Comme quand j’étais môme, avec Tess, il n’y a pas si longtemps. Les coupoles brisées évoquent la coquille d’un œuf gigantesque, d’où aurait éclos quelque mythique phénix. La lueur lunaire se love dans leur creux. Vers elles se tendent, comme vers un sanctuaire, les bras noirs et noueux des vignes.

Je marque une pause là, au sommet de la butte, m’appuie le dos contre un pan de mur. Ma respiration se calme. J’ai la gorge sèche et râpeuse. Nous sommes début juillet et la ville exhale un trop plein de chaleur. Et Tess n’est pas venue. J’inspire une bouffée d’air tiède. Mon existence part à vau-l’eau. Pour couronner le tout, j’ai déchiré ma robe. Pourtant je suis bien.

La ville s’étend à mes pieds, avec le quartier de la butte entièrement dans le noir, et ensuite la constellation des réverbères, des enseignes au néon, des fenêtres allumées dans la nuit. Au-delà, il n’y a rien. Que des terres mortes, du sol sec et fissuré jusqu’au-delà de l’horizon. Un paysage lunaire. La désolation, les flammèches de gaz. Le Vide.

 

La pierre du Sacré-Cœur est chaude contre mon dos. Je bénis en silence les anars terroristes qui, il y a près d’un siècle, ont fait exploser la basilique. Je remonte une bretelle de ma robe. La vigne bouge autour de moi. Des formes sombres émergent d’entre les ceps comme si elles venaient d’être accouchées par les treilles. Des Planteurs. Les vignerons de Montmartre, gardiens autoproclamés de cette folie végétale. Des originaux mais pas des méchants. Ils sont une dizaine, du brou de noix sur le visage, pour mieux se fondre dans la nuit.

— Tu n’as rien à faire ici, remarque l’un d’eux d’une voix rauque.

— La butte est notre domaine, ajoute un deuxième.

Je me défends :

— Ça va. Je suis artiste. Je chante dans la boîte plus bas.

Le premier Planteur me fait signe.

— Approche.

Ils sont onze et je suis seul. Ils ont leurs couteaux, à coup sûr. J’ai une paire de talons aiguilles. J’aime la bagarre mais pas à ce point. J’avance et garde mon calme. J’entends la dynamo d’une lampe qu’on remonte. Soudain on me braque un faisceau en pleine figure. Je lève le bras par réflexe.

— Ah, c’est toi, gueule d’amour…

Je respire mieux, baisse mon bras. Je ne me souviens pas de ces gars mais eux, visiblement, me reconnaissent. Je les devine un peu déçus, de n’avoir personne avec qui se castagner ce soir. 

 


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